Entretien

Franck Poupeau (sociologue) : « Sur la nationalisation du gaz bolivien, Evo Moralès ne peut pas reculer »

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La Bolivie a vécu une période intense de luttes, parfois insurrectionnelles, ces dernières années. Deux présidents ont dû quitter le pouvoir sous la pression de la rue. Lutte contre la misère, la privatisation des services publics (distribution de l’eau), de l’énergie (gaz), la corruption et l’arrogance de l’oligarchie au pouvoir... Ces mobilisations ont conduit à une crise politique. Dans les rangs de la gauche et de l’extrême gauche bolivienne, la question de la rupture révolutionnaire semble connaître une nouvelle jeunesse. C’est dans ce contexte qu’intervient la victoire électorale d’Evo Moralès . Entretien avec le sociologue Franck Poupeau qui a publié de nombreux articles sur la Bolivie.


Alternative libertaire : Comment analyses-tu la victoire d’Evo Moralès à l’élection présidentielle ?

Franck Poupeau : Deux éléments importants expliquent la victoire de Moralès. Il faut d’abord parler des effets du libéralisme dont les politiques sont responsables d’une aggravation de la paupérisation de la société. C’est si vrai que l’ONU, qui a toujours approuvé ces politiques libérales, a dû proposer un plan de lutte contre la pauvreté en Bolivie. Une telle initiative illustre bien l’échec des politiques libérales. Ces dernières ont voulu d’abord constituer des réponses à l’inflation dans les années 80, mais cette politique de déflation entrait en contradiction avec une politique de redistribution sociale. Plus largement, et depuis la colonisation, la politique capitaliste a consisté à se tourner vers l’extérieur en exploitant au maximum les richesses nationales, principalement minières et énergétiques (étain, gaz, pétrole) et en ne redistribuant presque rien de la rente ainsi perçue. Aucune richesse nationale n’a été créée.

L’autre élément à prendre en compte, c’est la permanence d’une forte contestation sociale.

Après la crise traversée par la Centrale ouvrière bolivienne (COB) dans les années 80 et la destructuration du secteur minier, on a assisté à une migration importante des militants ouvriers vers des régions plus accueillantes et une reconversion dans la culture de la feuille de coca. C’est par exemple ce qui s’est passé à Cochabamba, la troisième ville du pays, où a eu lieu la “ guerre de l’eau ” qui marque en 2000 le réveil des luttes sociales dans le pays.

Moralès a bénéficié de cela : né dans la région d’Oruro, sur l’Altiplano, il est devenu un leader cocalero dans les années 1980. Il incarne ce syndicalisme paysan très combatif qui n’a cessé de monter en force et en influence depuis les années 90. Ce syndicalisme est fortement teinté d’anticapitalisme et d’anti-impérialisme américain. Il a incarné notamment la lutte pour l’expropriation des firmes qui se sont approprié le gaz bolivien. Il s’appuie pour cela sur des structures communautaires fortes et pas seulement sur un mouvement social au sens où l’entendent les alternamondialistes d’Europe. Ainsi les mouvements populaires à dominante indienne se battent pour des retours à des formes de gestion communautaire. La question du contrôle populaire sur les ressources est posé, mais pas sous une forme autogestionnaire, ni même sous la forme de services publics à l’européenne.

A ces deux explications (structures économiques et conjoncture politique), il faut ajouter le rôle joué par Moralès lui-même et notamment sa capacité de rassemblement. Rappelons qu’il était déjà arrivé deuxième à l’élection présidentielle de 2002 et que les résultats de ce scrutin avaient fait l’objet de soupçons de fraude organisée par l’oligarchie au pouvoir.

Contrairement à certains de ses concurrents à gauche, il n’a pas sombré dans le thématique “ indigéniste ”, mais a essayé de rassembler plus largement. En ciblant sa campagne sur la lutte contre la privatisation des richesses énergétiques, pour la défense de la culture de la coca et contre la politique des États-Unis dans la région, il a non seulement attiré les classes populaires mais aussi les classes moyennes urbaines, qui ont elles-mêmes souffert des politiques libérales, et ne croient pas plus en la classe politique que les classes populaires. C’est du reste ce programme qui lui avait valu en 2001-2002 de violentes attaques des classes dirigeantes, lesquelles avaient obtenu le retrait de son mandat de député

Quel est le programme politique et social de Moralès et de son parti le MAS (Mouvement vers le socialisme) ? Quelles en sont les priorités ?

Franck Poupeau : Moralès et le MAS ont voulu d’abord mettre l’accent sur l’aspect moral de leur programme politique. La première mesure du nouveau président a été de diviser par deux son salaire et de réduire fortement les traitements des ministres. En Bolivie, la population ne ménage pas les politiques et elle estime qu’ils ont des comptes à lui rendre. Cette élection veut du reste incarner la fin de la domination politique d’une oligarchie dont le pouvoir repose sur l’oppression des indiens.

Mais Moralès est très attendu par ces derniers avant tout dans le domaine de la lutte contre la pauvreté.

En ce qui concerne la nationalisation du gaz, il n’a pas été d’une grande clarté. Alors qu’une partie de son électorat et les mouvements sociaux attendent qu’il exproprie les investisseurs qui possèdent l’essentiel des ressources en gaz, il est plutôt tenté de taxer plus fortement leurs profits, pour ne pas décourager les investissements extérieurs dont dépend l’économie bolivienne, et tâche de composer avec le pouvoir exhorbitant de multinationales comme Pétrobas, qui pourraient avoir les moyens de le renverser.

Enfin sa campagne a beaucoup porté sur la mise en place d’une assemblée constituante chargée d’écrire une nouvelle constitution afin d’intégrer dans la nation les secteurs populaires qui en ont toujours été exclus. L’autre enjeu de cette constitution est de lui donner les moyens de mener sa politique économique.

Quelles sont les premières mesures sur lesquelles il est attendu par ses électeurs et électrices ?

Franck Poupeau : Les secteurs les plus populaires de son électorat l’attendent sur la question de la lutte contre la pauvreté, alors que les mouvements sociaux l’attendent davantage sur l’assemblée constituante.

Moralès s’est appuyé sur des forces contradictoires pour rassembler et l’emporter ; Ne penses-tu pas que cela aura une incidence sur la mise en œuvre de son programme ?

Franck Poupeau : Moralès a obtenu 54 % des suffrages au premier tour. Pour cela, il s’est appuyé sur plusieurs couches sociales. Sa base sociale est d’abord constituée par une paysannerie radicalisée mais qu’on ne peut qualifier de révolutionnaire pour autant. Lui même s’adresse aux indiens, au peuple mais ne défend pas ouvertement une politique de classe. Le personnage est ambigu et pour l’emporter, il a dû se concilier les faveurs des classes moyennes urbaines, voire au-delà, puisqu’il a obtenu le soutien des petits entrepreneurs de Santa Cruz par exemple. Cette configuration politique est très spécifique à la Bolivie, où il n’y a pas de bourgeoisie industrielle nationale (ce qui provoque l’incompréhension des trostkystes de tous bords et de tous pays, qui ont trouvé dans la dénégation de Moralès un terrain d’incompréhension mutuelle).

Moralès entretient des rapports conflictuels avec certains secteurs de la gauche et de l’extrême gauche bolivienne, la COB en particulier mais aussi le mouvement indien de son rival Quispe. Comment ses relations peuvent-elle évoluer ? Doit-il s’attendre à une opposition sociale et politique de la part de ces forces ?

Franck Poupeau : La COB n’est plus aussi puissante que dans les années 80, même si elle a joué un rôle important dans les mobilisations de 2003-2005. Elle donne parfois pas mal dans la surenchère verbale sans disposer d’une base aussi déterminée à en découdre qu’elle le prétend. Ainsi les médias ont beau jeu de l’utiliser comme épouvantail pour effrayer les classes moyennes.

Mais malgré ces critiques, la partie des mouvements sociaux qui nourrit le plus de méfiance vis-à-vis du MAS a pourtant voté pour eux lors de l’élection présidentielle. Ce fut le cas à Cochabamba où le soutien critique a été de rigueur. Dans ce sens, Moralès a réussi à incarner une convergence de forces politiques et sociales là où la gauche non socialiste française a échoué à en faire autant, en se cantonnant dans un discours anticapitaliste sans rapport avec les conditions de vie des classes populaires. Je ne parle même pas du social-libéralisme et de sa haine du “populisme” : elle se trouve bien embêtée lorsque ces dangereux leaders sont régulièrement élus !!! Heureusement, il y a le Chili...

Mais attention, si Moralès renonce à une politique de nationalisation du gaz, il se mettra à dos non seulement la COB mais le mouvement indien qui le soutient et dont il est issu. Il ne peut donc pas reculer. Actuellement 18 % de la rente de gaz revient à l’État bolivien. Lors du referendum de 2004, Moralès proposait de taxer à 50 % les entreprises qui se partagent le reste de la production. Le problème est de savoir si les grandes entreprises du secteur vont suivre et accepter cette politique. Pour ne pas les effrayer, Moralès leur a donné des gages en leur promettant même qu’elles ne seraient pas expropriées. On voit dans quelle tension se situe le nouveau pouvoir et on peut penser que la volonté de mettre l’accent sur l’élaboration de la nouvelle constitution à partir de juillet peut lui servir de diversion pour calmer les impatiences autour de la question de la nationalisation du secteur énergétique.

L’Amérique latine est sans doute la région du monde où l’auto-organisation des mouvements sociaux et plus largement de la population est des plus poussées. Le changement politique en Bolivie peut-il avoir une incidence sur ce phénomène dans le sens d’un recul de cet aspect de la conscience de classe ?

Franck Poupeau : Cette question de l’auto-organisation a été intégrée sous la forme d’un détournement depuis plusieurs années par les classes dominantes nationales et internationales. Ainsi les libéraux ont encouragé la participation politique des secteurs populaires lors de la réforme de l’Etat qu’ils ont entreprise il y a quelques années. De la même façon, la Banque mondiale prône depuis quelques années une gestion communautaire des ressources, une gestion synonyme pour elle de gestion de la pénurie, bien évidemment.

En Bolivie, les formes d’auto-organisation sont bien différentes de celles que nous connaissons en Argentine par exemple. A la différence de l’Argentine, les mouvements populaires parlent de gestion communautaire mais jamais d’autogestion. La gestion communautaire, c’est quelque chose d’ambigu, de plus flou que l’autogestion et ce n’est pas forcément toujours progressiste. Dans le mouvement paysan cocalero, le mouvement social est contrôlé par la base syndicale. C’est une conception plus basiste que démocratique, dans le sens où le porte-parole du mouvement a des comptes à rendre à la communauté, il lui est redevable de son pouvoir. Il a en revanche des formes d’autorité très fortes à l’égard des membres du groupe, qui reposent bien souvent sur une domination charismatique. Moralès propose une reformulation politique de cette aspiration au contrôle, à la démocratie autour du concept d’autodétermination des peuples. Les expériences des mouvements sociaux de Bolivie, d’Argentine, du Brésil... ne doivent pas être perçues comme cloisonnées et c’est aussi d’un débat entre elles que pourront naître des rapprochements et des convergences.

La victoire de Moralès va-t-elle modifier la donne géopolitique en Amérique latine avec la constitution d’un axe Moralès/Chavez et une politique s’appuyant aussi bien sur une redistribution plus importante de la rente énergétique, que sur un rejet de l’impérialisme étatsunien ?

Franck Poupeau : Oui, encore faut-il souligner le caractère symbolique de cette victoire. La Bolivie, à la différence du Venezuela, joue un rôle mineur sur le plan géopolitique car son poids économique est nettement inférieur si l’on prend en compte ses ressources énergétiques.

L’expérience politique en cours au Venezuela et celle qui démarre en Bolivie peuvent-elles constituer des exemples, voire des modèles pour une gauche réformiste radicale en panne de projet de transformation sociale qui souhaite rompre avec le social-libéralisme et qui était orpheline d’un modèle politique exotique avec la mise en œuvre d’une politique libérale par Lula et la crise du Parti des travailleurs ?

Franck Poupeau : C’est une question intéressante. Je me rappelle que lorsque j’ai commencé à écrire des articles sur la lutte contre la privatisation de l’eau à Cochabamba, seul(e)s les revues Agone et Débattre (d’Alternative libertaire) s’en sont fait l’écho. Tous les yeux étaient alors tournés vers Porto Alegre et Lula. La force de Moralès est de s’être réapproprié des thèmes anticapitalistes en les réinvestissant dans une lutte sociale nationale.

C’est quelque chose que la gauche en général et la gauche radicale en particulier n’ont pas réussi à faire en Europe. Ainsi la gauche altermondialiste n’a pas réussi à prendre en compte les préoccupations des milieux populaires écrasés par les politiques néolibérales et travaillés par le vote d’extrême droite. Cette gauche a été incapable de se lier de façon significative avec cette population qui vit dans les cités de banlieue. En Bolivie, Moralès a réussi à créer une dynamique de ce genre avec les milieux populaires boliviens.

Que penses-tu de l’affaire des propos et intentions antisémites prêtés à Chavez par le quotidien Libération ?

Franck Poupeau : Chavez a repris une thématique du catholicisme social dont il est fortement imprégné. Si ce discours peut être ambigu, il ne se voulait pas antisémite. Chavez s’en est du reste justifié auprès de la communauté juive vénézuélienne en niant avoir voulu visé la communauté juive. Mais que Libération ou Le Monde reprennent ces attaques en cœur dans le but de disqualifier ces leaders sociaux qu’iles haïssent tant n’a rien de surprenant : tous les os sont bons à mordre pour les chiens de garde de Lagardère, Rothschild et Bouygues.

Propos recueillis le 22 janvier 2006

 
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