Surveiller et punir

Idées : Ce que cache l’omnisurveillance

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Le glissement des démocraties libérales vers des régimes de plus en plus autoritaires est une tendance à l’œuvre un peu partout dans le monde. Cette évolution s’explique par l’âpreté du combat de classe mené par la bourgeoisie. Mais elle renvoie également implicitement à une anthropologie chrétienne et libérale.

Il semble que nous assistions dans nos sociétés à la mise en place d’une omnisurveillance, c’est-à-dire de la surveillance de tous et de toutes à tous les instants. La mise en place de cette tentative de contrôle total des individus est rendue possible par le développement de technologies qui permettent à la fois une surveillance et une identification plus étroite des individus (caméras de surveillance, biométrie...) et un tri plus efficace de la multitude des données recueillies. Mais derrière cette tentative de surveillance totale de l’individu se pose un très ancien problème philosophique.

Face à la transgression des normes sociales, le pouvoir chargé du maintien de l’ordre social a toujours été confronté à un problème. S’il est possible de châtier les crimes dont on peut identifier les coupables, comment faire face aux crimes où on ne peut pas les identifier ? Comment dissuader ou être capable de punir tou(te)s les criminel(e)s ? C’est en replaçant l’obsession des techniques de surveillance dans une telle problématique historico-philosophique, que l’on peut comprendre les implicites qui sont à l’œuvre dans le développement de l’omnisurveillance.

Face au problème des crimes impunis ou susceptibles de l’être, les sociétés n’ont pas toujours apporté les mêmes réponses. Une réponse a longtemps dominé nos sociétés chrétiennes où le pouvoir politique s’appuyait sur la religion. Dans ces sociétés, la croyance en Dieu et en la vie après la mort a eu une fonction très importante dans le rapport à la transgression des normes sociales.

Celui ou celle qui commettait un crime pouvait toujours penser échapper à la justice temporelle, mais pas à la justice divine. Dieu étant omniscient, l’individu était toujours sous son regard. La notion de l’Enfer, qui se constitue au Moyen Âge et dont la crainte est omniprésente à cette époque, garantit que celui ou celle qui semble, malgré ses crimes, ne pas être châtié, ne restera pas impuni(e) après sa mort.

L’omniscience divine a pour corollaire la conscience morale et l’élaboration des pratiques de confession qu’a étudiée Michel Foucault. Comme celui-ci le fait remarquer, la pratique de la confession chrétienne met en place l’idée que l’individu a toujours très certainement quelques péchés à cacher qu’il se doit de découvrir.

Or c’est bien là que réside, un premier implicite de ce problème que se pose le pouvoir. L’obsession de la transgression des normes sociales, possible par tout individu, ne se pose avec une telle acuité que parce que l’homme est considéré comme marqué par le péché originel. Par conséquent, il est toujours en état de faute, mais surtout il est toujours supposé mauvais et insociable. Or c’est bien sur l’idée que la société est un état naturel et que l’homme ne peut se réaliser pleinement que dans la société que le socialisme (au sens philosophique du terme), renouant avec la pensée antique, et contre la pensée chrétienne, s’oppose en réalité à ce qui est un des implicites philosophiques de ce que l’on peut appeler les conceptions politiques de la droite.

Dans ces conceptions, l’individu, contre toutes les données de l’anthropologie contemporaine, n’est pas originairement un être social et de ce fait il est toujours supposé être en conflit avec l’existence de la société.

À ce titre, la pensée philosophique de Hobbes marque une étape importante dans l’histoire des réponses qui ont été apportées au problème de la possible transgression de l’ordre social. Hobbes écrit à la fois dans le contexte de la première Révolution anglaise et à une époque où la question de l’Enfer a perdu de son importance. Cette perte d’importance de la question de l’Enfer est concomitante à la perte de pouvoir politique de l’Église au profit du pouvoir temporel. Dans le Léviathan de Hobbes, l’état de nature est un état de guerre de tous contre tous. La mise en place de l’ordre social ne repose pas directement sur le pouvoir divin, mais sur la mise en place, par un contrat, d’un pouvoir politique absolu. C’est donc au pouvoir temporel qu’est dévolue la toute puissance dans l’ordre politique.

Mais la théorie libérale de Hobbes souffre d’une faille angoissante : les individus sont mus par l’intérêt et par la crainte, mais il est toujours possible que, dans certaines conditions, ils puissent transgresser l’ordre social. C’est en particulier le cas lorsque personne ne les surveille et qu’ils peuvent commettre un crime en toute impunité. En effet, dès que les individus le peuvent, sans préjudices pour eux, ils tendent inévitablement à commettre des crimes. Une telle conséquence a son origine dans cette anthropologie selon laquelle la société n’est pas un fait naturel, et que ce n’est pas la coopération (l’entraide pour parler comme Kropotkine), mais la lutte entre les hommes, qui est au fondement des relations interhumaines.

Droit et lutte de classes

Après la première Révolution anglaise, on assiste à une restauration monarchique au cours de laquelle Charles II essaie de restaurer un pouvoir absolu inspiré des théories absolutistes de la monarchie de droit divin. Mais le Parlement l’oblige à reconnaître l’Habeas Corpus qui limite les détentions arbitraires.

Si Hobbes a été le philosophe de la première Révolution, Locke a été le philosophe libéral de la seconde Révolution anglaise. À la différence de Hobbes, l’état de nature lockéen n’est pas conflictuel, et si la société est instaurée, c’est pour garantir les droits naturels de l’homme à la liberté, à la vie et à la propriété.

La seconde Révolution anglaise aboutit au Bill of Right par lequel le roi reconnaît, entre autres, que son pouvoir ne dépend pas de Dieu, mais de la souveraineté nationale. Avec l’Habeas Corpus et le Bill of Right se met en place la tradition des libertés publiques. Mais il existe deux interprétations philosophiques de l’origine de ces libertés publiques. Pour la tradition libérale, ces droits ont une origine naturelle. Les hommes ont été créés par Dieu détenteurs de droits naturels.

S’il existe une interprétation marxiste qui fait de ces droits uniquement des droits bourgeois, il existe d’autres interprétations socialistes, comme celles de Lefort ou de Castoriadis, qui font de ces droits le produit des luttes historiques pour la démocratie et la liberté. Luttes qui sont non seulement inachevées, mais aussi limitées par les réactions des élites qui tendent à canaliser les poussées démocratiques.

C’est avec l’article 9 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qu’est affirmée clairement la présomption d’innocence.

En effet, la charge de la preuve auparavant incombait à l’accusé dans la mesure où le pouvoir politique, considéré comme étant de droit divin, ne pouvait que détenir la vérité. Mais une telle affirmation de la présomption d’innocence renversait aussi par conséquent l’anthropologie chrétienne où tout homme était présumé coupable du fait du péché originel.

Gouverner par la peur

Or par conséquent, que signifie dans notre société la tentative de surveiller de manière constante tous les individus ? Une telle conception renvoie à l’anthropologie à la fois chrétienne et libérale pour laquelle l’homme tend au mal par nature et, d’autre part, n’est pas par nature porté à vivre en société. Cette conception est la conception anthropologique implicite de la droite. S’il est nécessaire de surveiller constamment les individus, c’est qu’ils sont toujours susceptibles de commettre quelques délits répréhensibles. Or ce qui est contenu implicitement dans une telle affirmation, c’est l’idée que tout homme est présumé suspect. Il s’agit donc, dans une société hobbessienne, dans laquelle on ne peut pas faire reposer l’examen de conscience sur la crainte d’un Dieu omniscient, de mettre en place un système d’omnisurveillance comparable à cette crainte. Mais dans ce cas se produit implicitement et insensiblement une transformation de notre statut pénal, tous les individus ne sont certes pas présumés coupables, mais ils ne sont plus présumés innocents. Ils sont tous présumés suspects. Nous sommes tous des criminel(e)s en puissance.

L’omnisurveillance, c’est à la fois le fantasme de la surveillance totale qui instaure un état d’exception, contraire aux libertés publiques (présomption d’innocence et respect de la vie privée), mais aussi le fantasme de l’autocontrôle total des individus par eux-mêmes puisque ceux-ci sont toujours amenés à s’interroger sur leur transgression possible ou non de la norme.

Mais un tel système repose implicitement sur un point aveugle, ce point aveugle est celui de savoir qui surveille les surveillants. En effet, si les surveillants sont eux-mêmes des hommes, ils sont susceptibles eux aussi de transgresser les règles. Seul l’idée que le surveillant soit Dieu lui-même ou que son pouvoir émane directement de Dieu pourrait légitimer sa perfection. Donc le point aveugle implicite, c’est qu’est reconduit, à travers l’omnisurveillance, une divinisation d’un pouvoir politique qui se présuppose infaillible.

Iparkia

 
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