Italie : Un pays à démolir

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Le gouvernement et le capitalisme italiens sont à l’œuvre pour défaire tout ce qui est issu de la Résistance au fascisme et des luttes sociales des années 1960-70. Ils s’efforcent de transformer l’Italie en une méga entreprise commerciale aux ordres de la nouvelle droite [1] et de son nouveau patron, Il Cavaliere [2] Berlusconi.

Trois gouvernements de centre-gauche de 1996 à 2001 avait appelée « modernisation » du pays pour faire de l’Italie un pays « normal », et ainsi au cours de ces cinq années ils se sont mis à « réformer » (sic !) les piliers de l’organisation sociale et les droits fondamentaux du monde de travail avec la complicité des syndicats traditionnels CGIL-CISL-UIL. L’actuelle majorité de droite continue le travail de démantèlement et de destruction avec le plus grand soin que ce soit à propos du projet global de privatisation progressive de la sphère publique ou que ce soit dans le processus de subordination du prolétariat italien et immigré aux intérêts du capitalisme.

L’économie va mal ? Dépensez ce que vous avez !

Avec ce slogan le gouvernement cherche à affronter une situation à la limite de la récession : la croissance pour 2002 est de 0,4%, le taux prévu pour 2003 sera peut-être de 1,4%, les salaires ont progressé de 2,3% alors que l’inflation s’élève officiellement à 2,8% (elle atteint en réalité 3,5%). Les crédits du secteur public connaissent une augmentation d’à peine 1,4% ; le gouvernement a approuvé une loi autorisant une flexibilité totale du travail et s’apprête à en approuver d’autres sur la liberté de licenciement et sur les retraites. Les attaques visent les salaires, l’emploi et la protection sociale.

Dans le même temps le processus de désindustrialisation dévaste le pays tout entier. La crise du secteur métallurgique (Fiat en tête), du secteur alimentaire (Cirio), du secteur des télécommunications (Marconi) frappe des milliers de travailleurs et de travailleuses avec de graves répercussions sur les emplois induits. La crise de Fiat en particulier touche le pays du Nord au Sud et l’accord du 5 décembre entre la firme et le gouvernement prévoit une inexorable restructuration avec une perte initiale de 8 100 postes de travail dans l’entreprise et la perspective de reconvertir des ouvriers et des ouvrières en infirmiers, en employés de supermarché ou en vigiles dans les centres commerciaux ! De plus, Berlusconi leur conseille de se trouver un travail… au noir !! Le retrait progressif de Fiat d’un secteur stratégique comme celui de l’automobile ne peut qu’avoir des effets gravissimes sur l’emploi industriel en Italie. Son partenaire General Motors ne promet rien de mieux.

L’État prend soin de vous du berceau au cimetière, mais c’est à vous de payer !

Les théories de l’État minimal ont trouvé dans le gouvernement de droite un interprète encore plus cohérent que leurs collègues de centre-gauche. La loi de finances pour 2003 prévoit une série de coupes sombres dans les dépenses publiques avec de lourdes réductions de crédit pour l’école, l’université, la recherche, pour les dépenses des collectivités locales (santé, assistance, services sociaux). En revanche on prévoit des avantages fiscaux pour les travailleuses et travailleurs dont on pense qu’elles et ils peuvent faire face à l’augmentation des coûts des services sociaux ou trouver ailleurs sur le marché les mêmes services. Ce qui était des droits (à l’instruction, à l’assistance, à la santé à la prévoyance,...) est devenu un service disponible aux prix du marché. Beaucoup de services fournis par les collectivités locales (transports, cantines, assistance aux pauvres, personnes âgées, immigrés,...) coûteront plus cher et pourraient être confiés aux agences privées (catholiques) toujours au prix du marché. L’extension des privatisations dans le secteur public correspond à l’application d’un projet, qui est également cher à la gauche libérale, un projet qui a pour nom subsidiarité et prévoit que les institutions publiques interviennent dans la sphère sociale quand le privé ne peut le faire !

Ce processus de déréglementation se traduit par le transfert de compétences exclusives dans le domaine de l’éducation, de la santé et de la police locale aux régions et désarticule définitivement l’égalité des droits, le concept même d’intérêt collectif, la dimension même d’unité du prolétariat sur le plan national, en atomisant les individus porteurs désormais de besoins et d’intérêts personnels et non plus de classe.

En outre, l’insistance avec laquelle les capitalistes veulent en finir avec le contrat collectif national de travail pour le remplacer par des contrats d’entreprises et des contrats individuels, complète le cadre d’un pays à risque tourné vers la destruction et l’anéantissement des libertés et des droits sociaux.

La CGIL frappe un coup… mais pas deux

Après la grande grève générale des syndicats de base en février 2002 [3], la CGIL (l’équivalent de la CGT française) a connu un sursaut. Elle s’est rangée nettement contre le gouvernement pour défendre l’article 18 du statut des travailleurs (1971) qui empêche de licencier sans cause réelle et sérieuse et que le gouvernement veut abolir. Et bien deux grèves générales, en avril et en octobre ont fait remonter la CGIL dans l’estime des travailleuses et des travailleurs après de longues années de déception. Il a même fallu sacrifier l’unité syndicale avec la CISL et l’UIL [4], lesquels ont au contraire signé le Pacte pour l’Italie avec le gouvernement autorisant une plus grande flexibilité du marché du travail avec une dérogation à l’article 18. C’est surtout la FIOM (fédération métallurgie de la CGIL) qui a incarné la nouvelle ligne du plus grand syndicat italien en abandonnant la concertation dans le secteur métallurgique.

La réorientation stratégique de la CGIL au niveau national s’explique par une série de facteurs politiques parmi lesquels :
- l’indisponibilité du gouvernement de droite à poursuivre la pratique de la « concertation » tripartite (gouvernement, syndicats, patronat) qu’il a remplacé par celle du « dialogue social » dans lequel la position du gouvernement n’est pas négociable ;
- la crise de la gauche italienne et en particulier des Démocrates de gauche (DS) après la défaite électorale de 2001 ;
- le débat sur le rôle du syndicat confédéral en Italie.

La CGIL n’a pas par conséquent déplacé son axe stratégique vers une pratique syndicale plus conflictuelle et anticapitaliste, mais - contrainte par la situation politique - s’oppose à ce gouvernement pour récupérer et reconquérir son rôle central dans le fait de codéterminer les choix économiques et sociaux du pays. Il est utile de se rappeler que ce rôle de la CGIL (mais aussi de la CISL et l’UIL) tout au long des années 90 a contribué à l’émergence et à la construction des syndicats de base en Italie.

La base de la CGIL est quelque chose d’impressionnant et va au-delà de sa propre force par sa capacité à attirer des secteurs de l’opposition sociale (centres sociaux, Désobéissants [5]) au point de faire de l’ombre à d’autres secteurs qui luttent contre le gouvernement. Mais la CGIL tient un double langage : à son opposition nationale de masse au gouvernement ne correspondent pas des comportements cohérents comme cela est le cas sur la question des contrats de catégorie où elle redécouvre l’unité avec la CISL et l’UIL et signe des accords fruits d’une concertation de façade. C’est d’autant plus grave que ces pratiques restent dans l’ombre du mouvement d’opposition sociale, sauf pour les syndicats de base.

Les syndicats de base

La Confédération COBAS, la CUB, Unicobas, les SLAI Cobas, les SIN Cobas, l’USI sont les sigles des syndicats de base qui ont une importance à l’échelle d’une catégorie, d’une entreprise ou d’une ville où ils sont nés. Ils présents aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé, et sont en général exclus des négociations nationales, mais ont eu d’excellents résultats lors des élections syndicales sur leurs lieux de travail. Leur contribution au mouvement d’opposition syndicale est extrêmement important : ils s’opposent aux modifications de l’article 18, mais aussi aux accords que CGIL, CISL et UIL continuent de signer au niveau des branches.

Le 18 octobre ils ont organisé des cortèges distincts de ceux de la CGIL à l’occasion de la grève générale, ont enregistré des adhésions en nombre significatif en montrant qu’on pouvait être pour l’unité tout en ayant des objectifs distincts. La lutte pour l’hégémonie qui traverse les syndicats de base les empêchent de se coordonner à l’occasion des manifestations, au cours desquelles d’un côté la CGIL est critiquée pour son ambiguïté et de l’autre les syndicats de base n’offrent pas d’alternative capable de s’appuyer sur un mouvement large et unitaire. Il va sans dire que la vie des syndicats de base est rendue difficile du fait du barrage de la représentativité syndicale qui vient de leur être opposé par la CGIL, la CISL et l’UIL ; ils prennent toute leur part aux luttes syndicales et sociales spécialement dans les secteurs où ils sont les plus forts. La grève générale de l’école et de l’emploi public impulsée par la CUB, la Confédération COBAS et Unicobas, le 6 décembre a touché 25% de fonctionnaires et à rassemblé 50 000 personnes dans les rues de Rome.

Contre la guerre, contre la répression

Les luttes syndicales s’articulent étroitement avec les luttes sociales. Par la lutte pour les droits des immigrés en passant par les manifestations pour la paix comme celle de Florence du 9 novembre, ou celle contre la répression, le mouvement d’opposition s’élargit et s’enrichit de la participation populaire. La riposte aux arrestations des activistes [6] que cela soit à Cosenza en Calabre [7] ou à Gênes a été celle de toutes les deux villes et non seulement celle des militants.

L’État craint le développement des luttes, de même qu’il craint les liens entre luttes syndicales et luttes sociales. La répression est utilisée comme arme d’intimidation pour faire peur et répandre l’insécurité, surtout dans le Sud où le mécontentement est grand. La magistrature semble vouloir focaliser le mouvement sur les journées de Gênes 2001, en le contraignant à reconstituer les faits et à dénoncer le fait que Giuliani n’a pas été tué par légitime défense, mais a été assassiné, que les incidents ont été provoqués par la police et les carabiniers. Et pourtant cet étrange jeu d’arrestations, d’incarcérations, d’autres arrestations, d’acquittements, fait penser à un « affolement » de la magistrature pour démontrer qu’il est nécessaire de la réformer : c’est ce que veulent le gouvernement et le centre-gauche de concert ! Dans le même temps dans la loi de Finances pour 2003 les dépenses d’armements et de sécurité augmentent de 7% !

Les communistes anarchistes

Contre le gouvernement Berlusconi et contre la Confindustria (patronat italien), trois courants d’opposition se bougent et trouvent des éléments de confluence dans un contexte de grandes mobilisations. L’un est constitué des girotondini [8] (dont le leader est le cinéaste Nanni Moretti) qui se déterminent par rapport aux lois approuvées par le gouvernement (en faveur des intérêts de Berlusconi) et y voient une attaque grave contre la démocratie et la légalité ; un autre courant est issu des luttes pour les droits et les libertés sociales qui met le doigt plus directement sur les contradictions du néolibéralisme et l’ouverture des espaces sociaux dans lesquels s’auto-organise une nouvelle solidarité ; le troisième courant est constitué par les luttes syndicales qui ont porté le monde du travail au centre du conflit social. Nous retenons que quel que soit leurs projets, les trois contribuent à créer une situation d’opposition diffuse au gouvernement de droite et aux choix des patrons.

Pour ce qui nous intéresse, notre rôle est plus important à l’intérieur des luttes sociales et syndicales, où la présence et l’enracinement d’une pratique libertaire sont une garantie de cohérence entre les éléments d’unité pour fédérer des personnes qui ont des intérêts communs, parmi lesquels la construction de comités contre la guerre, caractérisés par l’antimilitarisme et par le refus de tous les nationalismes, telle sera notre ligne en cas de guerre ; la bataille pour l’ouverture d’espaces sociaux pour la diffusion de la culture alternative, de la solidarité laïque et de l’auto-organisation qui sont des terrains sur lesquels les communistes libertaires sont les plus actifs ; de même qu’ils le sont surtout dans les luttes des travailleurs et travailleuses, et dans leur syndicats mettant l’accent sur le développement d’un syndicalisme conflictuel avec une plate-forme caractéristique et une pratique à nulle autre pareille.

Une plate-forme fondée sur de nouveaux droits en ce qui concerne les salaires, les horaires, la santé, la liberté syndicale ; pratique à nulle autre pareille parce que libertaire, fondée sur une démocratie syndicale. Pour un syndicalisme conflictuel et de classe basé sur une pratique libertaire, construisons la coordination des travailleurs indépendamment de leur affiliation ; soutenons l’unité des travailleurs sur les lieux de travail comme nationalement.

Donato Romito (Fédération des communistes anarchistes)

[1C’est ainsi que nos camarades de la FdCA nomment la droite issue de l’effondrement de la Démocratie chrétienne au début des années 90.

[2Il Cavaliere (le chevalier), c’est le petit nom dont les médias italiens affublent Berlusconi.

[3Une grève générale qui a culminé avec une grande manifestation nationale à Rome où les syndicats de base ont rassemblé près de 200 000 personnes en février 2002.

[4La Confederazione italiana sindacale del lavoro (centrale catholique issue de la démocratie chrétienne), Unione italiana del lavoro (issue de l’ex-Parti socialiste désintégré par les affaires de corruption).

[5Les Désobéissants est le nouveau nom des Tutte bianche (tuniques blanches), mouvement issu de l’autonomie fortement ancré dans les centres sociaux qui a passé des accords électoraux dans quelques grandes villes avec Rifondazione comunista lors des dernières élections.

[6Il s’agit des militantes et militants du mouvement altermondialiste.

[7Une manifestation antirépression dans cette ville a rassemblé 100.000 personnes en novembre.

[8Il s’agit de manifestantes et de manifestants qui participent à des défilés autour des palais de justice pour dénoncer une institution judiciaire « réformée » afin de permettre à Berlusconi de se placer au-dessus des lois.

 
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