Chroniques du travail aliéné : Marilyne*, logisticienne de transports routiers

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail)


<titre|titre="J’aurais dû les laisser se battre, ça nous aurait permis d’en virer deux ! ">

Je suis arrêtée en dépression depuis deux mois. Je n’en peux plus, le nouveau directeur m’a complètement cassée. Il est arrivé depuis dix-huit mois et tout s’est dégradé depuis. Je suis responsable de sept personnes : on gère de A à Z les contrats de transports du commerce international. Ça va du devis aux documents de douanes, et aux contacts avec les sous-traitants. On manie des sommes importantes, on a toujours été rentables, on croyait que ça irait comme ça toujours. Mais, il a commencé à faire courir le bruit que dans mon service, il y avait deux personnes de trop.

Ça n’a pas traîné.

Un jour, il y en a deux qui se sont disputées de manière très violente. Je les ai prises dans mon bureau pour les apaiser. Il m’a engueulée en me disant que j’aurais dû les laisser se battre, « ça nous aurait permis d’en virer deux » ! C’est comme s’il voulait se débarrasser du service, et lui, sa carrière est plutôt dans le transport national, il ne connaît rien à l’international. Ça l’encombre. En plus il est misogyne : on est cinq femmes à des postes à responsabilité, on est toutes logées à la même enseigne.

Je n’arrive plus à faire mon travail, il prend les gens de mon équipe à part et gère derrière mon dos. Je ne sais pas ce qui se dit. Si je vais le voir lui pour demander son arbitrage pour les gros contrats, il me fait perdre mes moyens. Dès qu’il me voit arriver devant sa porte il soupire en levant les yeux au ciel, ça me déstabilise complètement. Rien que l’idée de le revoir si je retourne au travail me rend malade. L’ancien patron, il était très dur, exigeant, mais on comprenait ce qu’il voulait. C’est lui qui m’avait fait monter là où je suis arrivée. Je n’arrive pas à savoir si c’est ce nouveau qui veut fermer le service ou si c’est ce qu’on lui a demandé d’en haut quand on l’a muté là. Est-ce qu’on lui fait faire le « sale boulot » ou est-ce que c’est lui qui fait du zèle. L’agence gagne de l’argent pour l’instant, le reste, les gens, de toute façon, ils s’en foutent. Il s’est déjà débarrassé de beaucoup de personnels, il a même fermé un service entier. Il sait déplacer les gens pour qu’ils partent. Mais moi je ne peux pas démissionner, mon mari travaille en usine, il a eu un syndrome de Ménière en janvier, des pertes d’équilibre dues au stress quand ils l’avaient changé de poste. Ça fait vingt-cinq ans qu’il est là. Ils ont beaucoup licencié et sous traité, là-bas aussi…

Ils restructurent, ils baissent les effectifs, cette année les primes sautent, il va gagner beaucoup moins parce qu’on les a prévenus : ils auront zéro euro de participation. Mais ça ne les a pas empêché de donner 26 % aux actionnaires en 2009. On a 45 ans, on va faire comment si on se fait jeter ?

 
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