Dominique Masset (Campagne Glyphosate) : « Nous sommes dans un élan qui n’est pas près de s’arrêter »

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La Campagne Glyphosate est une des initiatives qui fonctionnent le mieux en ce moment dans la lutte contre les pesticides. Des collectifs se créent dans toute la France pour porter plainte contre cette pollution invisible. Questions à Dominique Masset, co-fondateurs de la campagne en Ariège.


Alternative libertaire : Comment est née l’idée de cette campagne de prélèvements et d’analyses d’urines  ?
Dominique Masset  : En 2017, suite à des actions de faucheurs et faucheuses volontaire d’OGM. Le but était de couvrir de peinture les étiquettes de composition de pesticides dans les magasins pour qu’ils ne soient plus vendables. Il y a eu un procès auquel les 21 personnes sont venues avec leurs propres analyses pour dire qu’elles n’étaient pas que des lanceuses et lanceurs d’alerte, mais aussi des victimes. L’action avait déjà eu lieu une fois sans rien donner, mais cette fois ci à notre surprise, le tribunal a accepté les analyses et envoyé le dossier à la commission européenne pour juger de sa recevabilité.

AL : Pourquoi avoir lancé cette campagne maintenant ?
D.M. : À cause de la saga du glyphosate  : l’État et la Commission européenne repoussent depuis des années l’interdiction des pesticides sans aucune perspective de sortie. L’action de 2017 était en réaction à la nouvelle licence accordée en Europe le 27 novembre, [1] et à ce prétendu délai de 3 ans pour mettre en œuvre l’interdiction en France, ce qui était une bonne manière de reculer. Nous considérions qu’il y avait la nécessité d’une responsabilité citoyenne  : on compte sur nous, pas sur eux  ! Nous considérons aussi que face au temps politique qui n’est pas du tout celui de l’urgence, nous devons nous mobiliser.
Nous avons travaillé plusieurs mois pour produire la campagne de préparation juridique et l’avons lancé le 16 avril 2018 en réunion publique. En juin-juillet nous avions 300 prélèvements en Ariège et en décembre les premiers dans d’autres collectifs.

AL : Pourquoi le glyphosate et pas tous les pesticides ?
D.M. : Le procès concernait surtout le glyphosate ! [2] Il y a aussi d’autres raisons  : sans le glyphosate la campagne était impossible, étant la molécule la plus connue, c’est un symbole.
Les analyses coûtent assez cher : Une analyse pour une seule molécule c’est 85 euros, auxquels il faut ajouter 50 euros pour la faire avec huissier afin de porter plainte. Dans ces conditions il aurait été compliqué de réussir une campagne sur plusieurs pesticides.

AL : Qu’est-ce qui différencie cette action d’autres déjà menées contre l’industrie des pesticides  ?
D.M. : Il y a le côté massif de la mobilisation, et le fait de porter plainte contre les responsables de la diffusion de ces produits, c’est à dire le conseil d’administration de Monsanto et son PDG, ainsi que le président et les membres de la commission européenne. Ces plaintes qui s’adressent donc à des personnes physiques et non morales sont menées au tribunal pénal, et non pas civil. Nous demandons d’individus à individus de rendre des comptes, que les responsables sortent de l’ombre. C’est aussi un avertissement aux suivants. Nous ne cherchons pas à obtenir des indemnisations par de grands groupes. Les plaintes sont déposées pour mise en danger de la vie d’autrui, tromperie aggravée, atteintes à l’environnement, le cas échéant, en réunion.

AL : Où en est-on à ce jour  ? Combien de prélèvements réalisés  ? De plaintes déposées  ?
DM : Le mouvement bénéficie d’une couverture médiatique exceptionnelle, 45 interviews la première semaine  ! Le 18 avril nous en sommes à 2 108 prélèvements et 1 959 plaintes potentielles. Ce chiffre augmente sans cesse. Nous pensons atteindre les 10 000 plaintes. 25 collectifs sur les 75 actuels ont fait des prélèvements pour l’instant. Ce qui se passe est très fort, des citoyennes et citoyens se déplacent au petit matin pour dépenser 135 euros pour porter plainte sans demande d’indemnités. La clé de cette réussite est que les gens sortent de l’impuissance. Nous sommes toutes et tous empoisonnés. Renvoyons la violence là d’où elle vient.

AL : Quel est le fonctionnement du collectif et quelles perspectives se donne-t-il ?
D.M. : Nous passons d’un cercle militant à un cercle citoyen, et donc un développement de la campagne. Concrètement ce que nous avons fait c’est un document électronique mis à jour pour effectuer toutes les démarches afin qu’elles soient recevables par les tribunaux. Les collectifs peuvent donc se baser dessus pour créer un maximum de plaintes similaires. Le but étant de synthétiser celles-ci en une seule démarche juridique à instruire en centralisant les plaintes au pôle santé publique du tribunal de grande instance de Paris. Le groupe de départ en Ariège centralise l’action juridique avec les avocats, et coordonne les moyens pour cela. Les autres collectifs se gèrent eux-mêmes pour le reste, comme par exemple une caisse d’entraide pour payer les analyses.
Nous avons aussi nos premières rencontres nationales qui se dérouleront en mai.
Nous faisons un questionnaire de mode de vie pour essayer de recouper les principaux facteurs d’empoisonnement. Si cela n’a pas de portée épidémiologique, nous voulons créer du savoir sur la question. Et la communauté scientifique, des biologistes, des médecins, des cartographes, s’intéressent à ce qu’il se passe. Deux étudiants en master étudient également le sujet.
Un autre aspect de la campagne est le fait d’être partis de zones rurales pour arriver maintenant à des collectifs urbains (Toulouse, Paris, Lyon, Bordeaux, Rodez). Cela nous permet d’entrevoir les différences de pollutions entre les deux milieux. Mais nous ne pouvons pas encore tirer de conclusions sur tout cela.

AL : Y a-t-il une date limite pour participer à cette action  ?
D.M. : Non. Nous sommes dans un élan qui n’est pas sur le point de s’arrêter. Nous commençons à créer des contacts internationaux. On peut se renseigner sur le site de la campagne, ou y faire des dons  [3] ; 2019 est une année vouée à l’élargissement de la lutte. Celle-ci est indépendante des courants politiques et de nouveaux collectifs, nombreux, sont à l’initiative des colibris ou des coquelicots, il n’y a pas de limites, au contraire, il faut alimenter l’initiative.

Propos recueillis par Reinette noyée (AL Aveyron)

[1Voir le dossier synthétique de propagande pro UE : «  Pesticides  : l’UE doit-elle interdire le glyphosate ?  » sur le site Touteleurope.eu

[2Le Roundup de Monsanto, dont la molécule est le glyphosate, a presque un monopole sur les herbicides en France.

[3Plus d’infos sur le site Campagneglyphosate.com

 
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