Kenya : Quel conflit « ethnique » ?

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L’hypothèse d’une origine « ethnique » au conflit politique kenyan a été avancée par certains. Mais, sans occulter le fait que l’identité culturelle puisse être instrumentalisée, il ne faut pas perdre de vue les inégalités économiques et politiques qui traversent la société kenyane.

Dès le début de la crise qui s’est emparée du Kenya, la plupart des médias a commencé à décrire ces violences comme un « conflit ethnique ». Le principal envoyé des États-Unis en Afrique a même parlé « d’épuration ethnique ». Le problème avec ces termes, c’est que, en fait, ils n’expliquent rien. Et pourtant, lorsque les gens entendent « conflit ethnique » ou « épuration ethnique », ils supposent que l’identité culturelle des populations impliquées est la cause des violences au Kenya.

[…] Ces idées sont tellement simples qu’il est difficile de se rappeler que même si l’identité culturelle peut être mise au service de la haine, ce n’est pas l’appartenance d’une personne à une « tribu », une « ethnie » ou une religion qui est la cause ou la motivation de la violence.

Mais alors quelle en est la cause ? Dans le cas du Kenya, les catégories tribales sont un critère trop limité pour décrire les inégalités d’accès au pouvoir politique et aux ressources économiques.

Des inégalités indépendantes de l’« ethnie »

Depuis que le Kenya a obtenu son indépendance de l’Angleterre en 1963, une petite élite kikuyu domine le gouvernement et le monde des affaires. La majorité de la population kenyane s’est dangereusement appauvrie à cause de la crise d’endettement qui a débuté à la fin des années 1970. […]

Quand Mwai Kibaki a été élu en 2002, il a promis que le pouvoir et les ressources seraient partagés de manière plus équitable. Au lieu de cela, il a permis aux élites kikuyu de garder le contrôle sur les richesses du pays et les institutions gouvernementales. […]

Ce sont là les véritables raisons qui sont à l’origine des violences. Elles ne tirent pas leurs racines dans « d’anciennes rivalités tribales », mais dans des politiques gouvernementales destinées à enrichir une minorité aux dépens de la majorité. Au Kenya, la majorité pauvre inclut des gens de différentes « ethnies » : Luo, Luhya et Kalenjin (qui ont commencé à protester en décembre), ainsi que la plupart des Kikuyus qui ne font pas partie de la clique gouvernementale et sont devenus les boucs émissaires de la crise.

L’identité culturelle instrumentalisée

Penser le conflit kenyan en termes de lutte des classes et non en termes de guerre tribale fait ressortir ces aspects de la crise qui portent sur des choses matérielles : la lutte pour l’accès aux terres agricoles, à un logement et à l’eau potable. Mais cette explication ne suffit pas à rendre compte d’une réalité qui est plus complexe. Parce que l’identité est quelque chose de fluide, de partial et même de subjectif, les divisions tribales ou ethniques peuvent être consolidées et même créées de toutes pièces si on les invoque pour mobiliser les gens à des fins politiques. En ce sens, Kibaki et [le chef de l’opposition], Odinga, sont tous les deux coupables d’avoir conduit la population à la violence. […] […] S’attaquer à la pauvreté et aux inégalités que les politiciens ont perpétuées en manipulant ces notions d’ethnicité pourrait s’avérer bien plus dur que de résoudre un imbroglio électoral. Mais il y a des Kenyans qui préparent le terrain.

Le 25 janvier, le « Groupe de consultation des femmes kenyanes » s’est adressé aux médiateurs pour la paix : Kofi Annan, Graça Machel et Benjamin Mkapa. Les femmes ont appelé à une « réforme constitutionnelle complète qui assurerait une distribution équitable des ressources nationales » dans le cadre de leur proposition pour une paix durable. Comme beaucoup de kenyans progressistes, le Groupe de consultation des femmes reconnaît que si les inégalités au Kenya sont liées aux différences ethniques, ce sont les inégalités et non les identités ethniques qui alimentent les violences actuelles.

Yifat Susskind

• Extraits d’un article publié sur Znet et traduit par Emilie (Paris) et Rémi (AL Paris-Sud). Titre et intertitres sont de la rédaction.

 
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