Mouvement lycéen : Une lutte radicalisée, fédérée et autogérée

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Depuis le 7 mars, le mouvement lycéen s’est durci et radicalisé. Le 8 mars, malgré les incidents à Paris, a été un pic de mobilisation lycéenne (165 000 manifestants), suivi d’une forte participation des lycéen(ne)s aux manifestations interprofessionnelles du 10 mars.

Dès les premiers signes d’essoufflement, l’UNL (Union nationale lycéenne) et la FIDL (Fédération indépendante et démocratique lycéenne), liées au Parti socialiste, ont arrêté de mobiliser, préférant appeler à « d’autres formes de mobilisation » (lire : pétitions sur Internet et participations uniquement symboliques aux journées d’action). Les collectifs auto-organisés ont donc continué la mobilisation seuls. Alors que tout le monde considérait le mouvement comme condamné, il s’est maintenu et politisé.

Blocages et occupations

Le départ de l’UNL et de la FIDL a eu pour principale conséquence la chute de la médiatisation du mouvement. Rien à attendre des medias bourgeois, certes, toujours est-il qu’il a alors fallu inventer de nouveaux moyens de rendre le mouvement visible et populaire. D’où la décision de la Coordination lycéenne du 12 mars de bloquer et occuper les lycées.

La semaine suivante a donc été ponctuée de blocages coordonnés dans de nombreuses villes (780 lycées bloqués au total durant cette semaine). Ces blocages étaient souvent l’initiative d’une poignée de militants, mais ont rapidement agrégé un grand nombre de lycéen(ne)s. L’action s’est poursuivie en général en une journée d’information sur la loi Fillon dans le lycée. Les comités d’action n’ont pas pour autant négligé l’apparition publique et les manifestations de rue se sont poursuivies, avec parfois quelques ratés quand les blocages accaparaient trop d’énergie, mais aussi quelques petits succès. Ainsi, la manif du 24 mars à Paris a pu rassembler quelque 3 000 lycéen(ne)s, à l’unique appel de la Coordination lycéenne, malgré le black-out médiatique. Suivit un nouveau succès des blocages le 7 avril : 480 lycées bloqués et même quelques collèges (à l’initiative des Comités d’action lycéens).

Répression policière

De nombreux lycées ont été occupés : les élèves ont dormi sur place ou campé autour. Dans certaines villes, comme à Toulouse, les parents d’élèves ont soutenu l’occupation. À Paris, les flics sont intervenus violemment pour expulser les occupants. Ce fut le début des interventions “ musclées ”.

Difficile d’énumérer tous les actes de répression qui ont eu lieu depuis le début des grèves. Fillon a clairement annoncé la couleur le mercredi 6 avril en déclarant : “ À chaque fois qu’une tentative de blocage aura lieu, il y aura une intervention ”. Le lendemain, le blocage des rectorats, appelé par la Coordination lycéenne, fut un succès grâce à une organisation exemplaire.

Depuis, les manifs, blocages et occupations se terminent systématiquement par des lacrymos et des coups de matraques. Le pic de la répression a pour l‚instant été atteint à Paris, lors de l‚occupation de l’annexe du Ministère de l’Education Nationale de la rue de Sèvre, au cours de laquelle la police a interpellé 167 lycéen(ne)s.

Dans ce contexte de criminalisation des mouvements sociaux, notre meilleure arme reste la solidarité. Inversons la vapeur et faisons en sorte que ces arrestations politiques ne cassent pas le mouvement, mais au contraire le renforcent. Ces méthodes montrent le vrai visage du pouvoir en place, qui utilise la démocratie comme une simple soupape, mais revient aux actes autoritaires dès que cette soupape ne suffit plus. Il est temps d’organiser un front anti-répression réunissant les organisations de lycéen(ne)s, mais aussi de profs et de parents d’élèves pour coordonner la riposte.

Convergence des luttes

La Coordination nationale lycéenne appelle depuis le début les travailleurs de l’Éducation nationale à entrer en lutte, aussi bien localement (soutien aux blocages, à la répression) que nationalement (prise de position des syndicats). Deux mois plus tard, les profs font en majorité grève... par procuration. Seuls SUD et la CNT ont pris une position claire de soutien aux blocages, d’aide matérielle, d’appel à la grève et de participation aux manifestations.

Les autres syndicats enseignants (SNES, CGT, FO) considèrent que les blocages donnent une nouvelle ampleur au mouvement et condamnent les interventions policières. Ainsi, le SNES (syndicat majoritaire) “ soutient les enseignants qui décident en fonction de la situation de leur établissement, d’agir aux côtés des lycéens et dépose à cet effet un préavis de grève nationale ”. C’est encourageant, mais cela n’implique aucune mobilisation.

En privé, les discours des profs sont parfois décevants. Ils refusent de s’adresser aux lycéens d’égal à égal dans le cadre de la lutte, de voir en eux des adultes. Dans l’état actuel du mouvement social, ce type d’attitude corporatiste est plus que dommageable, surtout quand elle relève plus du comportement individuel que de la tradition propre au syndicalisme enseignant et de la démoralisation suite à la défaite de mai-juin 2003. Certaines sections du SNES (notamment à Créteil) ont néanmoins appelé clairement leurs adhérents à se joindre au mouvement et ont convoqué des AG intersyndicales de mobilisation. Des lycées de Seine-Saint-Denis qui avaient abandonné la lutte après le 10 mars se sont également sont remis en grève. La manifestation parisienne du 15 avril a ainsi pu rassembler 5 000 personnes.

La convergence des luttes se construit avant tout au niveau local, pas au sommet : les directions des centrales syndicales ne feront rien si elles ne se sentent pas déborder par leurs bases militantes. En ce sens, nous appelons les parents d’élèves et tous les travailleurs de l’Éducation nationale à soutenir les blocages et les occupations de lycées, ainsi que les élèves victimes de la répression.

Politisons pour vaincre

Le gouvernement commence à sérieusement s’inquiéter du mouvement lycéen et des mobilisations actuelles. À l’approche du référendum de ratification du Traité constitutionnel européen, l’UMP, le Medef, le PS rêvent d’une paix sociale, qui leur permettrait de mener librement leur campagne de désinformation sur la constitution. C’est raté ! Ils ont beau avoir fait passer en force toutes leurs réformes il y a plus d’un mois, les mobilisations continuent ou commencent chez les lycéens, les urgentistes, les étudiants... Cette perspective ne laisse pas les lycéen(ne)s indifférents et certains collectifs de mobilisation appellent clairement à voter Non au référendum.

Encore plus inquiétant pour Fillon : l’éventualité d’un blocage du sacro-saint bac. Ce n’est pas pour maintenant, mais le mouvement lycéen dure depuis si longtemps déjà qu’on peut envisager qu’il arrive à cette échéance. En tout cas, les lycéen(ne)s commencent à en parler. Cette fois-ci, aucune direction syndicale, comme en juin 2003, pour parasiter la mobilisation et ordonner aux grévistes de faire passer les épreuves alors que la victoire est à portée de main. Gardons l’idée derrière la tête en attendant.

Ces deux perspectives montrent que le mouvement lycéen est en voie de politisation... et il a raison ! C’est en politisant la lutte qu’on menace le système. Politisation n’est pas synonyme d’inféodation aux organisations politiques. Les militants d’Alternative libertaire défendent l’autonomie des luttes au sein du mouvement lycéen comme ailleurs... mais ne prônent pas l’apolitisme des comités lycéens pour autant.

Ceux qui crient à la manipulation par l’extrême gauche sont en général ceux qui veulent un mouvement social baignant dans un apolitisme bêlant et conciliant avec le patronat. Certaines propositions émanent effectivement des militants politiques, mais les décisions sont toujours prises démocratiquement : en assemblé générale. Si les positions des collectifs auto-organisés sont très politiques, c’est bel et bien parce que la politisation apparaît naturellement aux lycéens comme le meilleur moyen de faire plier le gouvernement.

Branche jeunesse d’Alternative libertaire

 
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