écologie

Capitalisme vert : Le marché de dupe de la dépollution

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À l’issue du fumeux Grenelle de l’environnement, une nouvelle approche de la conquête industrielle s’est fait jour : la dépollution, ou reconquête des anciens sites pollués. Encore un marché qui s’ouvre pour « valoriser » cette sacrée transition écologique.

Depuis l’émergence des grands capitalistes et de leurs usines au XIXe siècle, des nuisances ont été constatées et des lois ont été faites pour protéger les activités. Loin de résoudre les problèmes, ces lois ont au contraire permis à l’industrie de rester toujours florissante [1]. Ainsi, les débuts de l’industrialisation, à la fin du XVIIIe siècle, s’accompagnent immédiatement de plaintes quant aux nuisances. Mais l’État veut industrialiser, et un premier décret réglementant les établissements verra le jour en 1810, visant à supprimer la contestation. Rédigé et avalisé par des industriels chimistes, ce texte protège les industries de la délocalisation, d’une concurrence des artisans traditionnels, et ôte le droit de plainte aux locataires du voisinage. Ce texte fondateur met donc en valeur la supériorité de la chimie de synthèse, des experts qui sont seuls juges et le contrôle territorial des industriels (aussi des chimistes).

une friche industrielle en Lorraine

Le règne de la chimie

Toujours défendu par des spécialistes, notamment chimistes, le secteur industriel se maintient dans une position très dure à contester. Les nouvelles lois sur la pollution mettent en avant le principe « pollueur-payeur », et les lois de prévention continuent de sanctuariser une exploitation tous azimuts.

Nous voyons donc que trois critères président actuellement au développement des industries dans le tissu urbain : nuisances perceptibles (odeurs, bruit...), santé, environnement. Tout cela est englobé dans la question de l’implantation de l’usine, qui doit éviter de gêner pour pouvoir produire tranquillement. La prévention se manifeste par exemple par ces bassins que l’on voit fleurir autour des zones industrielles, dans le but de dire « voyez comme nous sommes responsables ». Le principe pollueur-payeur signifie que l’exploitant doit payer pour les dégâts causés aux citoyens ou à l’environnement. Plus complexe que l’achat de l’opinion par une installation voyante (et salutaire, soyons honnêtes !) comme celles de la prévention, cette action vise à une disparition des sites pollués. Évidemment, le but de l’État n’est pas d’assassiner les industriels, il s’agit plutôt de créer un nouveau modèle économique afin d’assurer la transmission sans encombres des activités de développement. Pour cela les spécialistes de la chimie sont toujours à l’œuvre, notamment ceux de l’entreprise Brownfields (champs bruns).

hauts fourneaux de l´usine sidérurgique de Völklingen, en Sarre

Combler le besoin de territoires

De même que les ressources, les terrains disponibles se raréfient et de nouvelles solutions doivent émerger pour accueillir les futures activités. La solution de dépolluer d’anciens sites industriels, quitte à augmenter le prix du terrain est donc mise en œuvre.

Voilà donc nos charlots de la dépollution qui débarquent. Utilisant un concept qui a très bien marché aux États-Unis, Brownfields est une boîte fondée en 2006 par les fonds d’investissement tentaculaires Colony Capital et Eurazeo (qui se font appeler « Green partners », les blagueurs) pour répondre à ce besoin du marché. Géré par des anciens dirigeants du business de la chimie (Rhodia, Suez) et un promoteur immobilier, leur but est de repérer les anciens terrains industriels à forte valeur spéculative actuelle. Se posant comme les spécialistes de la dépollution, les Brownfields rachètent les terrains peu chers, puisque pollués, traitent la pollution, et mettent l’ensemble aux normes de l’activité du futur acquéreur. Le tout est garanti et intégré dans leur seule activité.

Cette centralisation de tous les domaines induit une baisse de coûts du recyclage, et ouvre des opportunités d’exploitation. L’autre point fort, du point de vue de l’industrie, est que le dossier est intégralement géré par la boite, et que les collectivités locales et les citoyens n’ont plus rien à dire depuis la cession du terrain jusqu’à l’implantation de la nouvelle activité. Comme ce type d’activité est nouveau, ils est fortement subventionné par l’État et les collectivités locales.

à Bacalan, dans les quartiers Nords de Bordeaux

Le cheval de Troie

Dans l’histoire de l’expansion territoriale des cités, les entreprises ont toujours joué un rôle prépondérant. Porteuses de la croissance et de l’emploi elles se sont implantées durant les deux derniers siècles sur des territoires, notamment agricoles, en gérant les réseaux en collaboration avec les villes. La solution intégrée permet de prendre un contrôle total d’un site préexistant.

Se substituant aux communes dans les choix de développement, l’entreprise peut placer ses partenaires en priorité et ainsi faire marcher l’ensemble du groupe auquel elle appartient. Pour l’exemple, les Green partners détiennent un portefeuille d’actions dans des entreprises touchant à divers secteurs d’activité, du groupe Accor (leader dans l’hôtellerie mondiale) à des chaînes de boulangeries, en passant par Fonroche (géothermie) [2].

Brownfields, n’ayant pas la contrainte des appels d’offres, va pouvoir se servir de cet énorme portefeuille. Le premier site d’envergure géré par cette boîte est celui de l’ancienne raffinerie de Reichstett (80 hectares) en ­Alsace, un projet de dépollution prévu sur cinq ans, qui annonçait en fanfare son premier hôte dès l’obtention du contrat : l’entreprise Fonroche.

Ce qui intéresse les industriels n’est pas de protéger l’environnement, mais de pérenniser leur activité. Les lois sur la pollution, dépollution ou prévention sont un excellent moyen de se tenir à l’écart de la vindicte populaire. Le territoire est le premier objet d’agression de ce système, et c’est dès l’implantation des activités qu’il faut agir. Ce sont souvent les notables locaux qui ont mené la fronde contre l’industrie, dans laquelle sont inclus aussi bien les capitalistes et « leurs » ouvriers et ouvrières. Mais, maintenant que le dogme productiviste est plus largement contesté, les luttes doivent s’étendre jusqu’au sens même de la production industrielle.

Jean-André (AL Gard)


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[1Par exemple, Jean-Baptiste Fressoz, dans l’Apocalypse joyeuse, une histoire du risque technologique (Paris, Seuil, 2012), a montré que les règles et normes imposées contre les pollutions et nuisances industrielle au XIX°s n’ont pas limité l’essor de l’industrie, mais au contraire augmenté son acceptation par les populations riveraines.

 
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