Cinéma : Comment peut-on être un cinéaste persan ?

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« Comment peut-on être un cinéaste persan ? », c’est la question qui est posée par la quatorzième édition du Festival de cinéma « Travelling » de Rennes qui met chaque année le cap vers une ville et le cinéma d’un pays, cette année Téhéran et le cinéma iranien.

Peu diffusé en Occident dans les circuits commerciaux, on ignore souvent que le cinéma iranien a plus d’un siècle d’existence avec un premier film tourné dès 1900 à la cour du Shah et une production comparable à celle du cinéma francophone. Cette longue histoire s’est parfois croisée avec celle du cinéma occidental, comme lors de l’expédition financée par André Citröen et qui donnera le premier film évoquant la Perse avec La Croisière jaune tourné par André Sauvage en 1931.

Un film qui sera censuré par les autorités de l’époque pour avoir montré la pauvreté des habitants. Cette pratique de la censure, plus ou moins sévère en fonction des évolutions de régime reste une constante avec laquelle les réalisateurs doivent composer jusqu’à aujourd’hui. Les nombreux sujets abordant des thèmes sociaux par le biais de la fiction sont ainsi souvent abordés de manière détournée, particulièrement au travers du cinéma pour enfant, toujours plein de second degré.

À l’image d’une société iranienne pleine de questionnements et de contradictions, majoritairement jeune (60% de la population a moins de 30 ans) et où les femmes revendiquent de plus en plus leur place en accédant majoritairement à l’éducation (60% des étudiants sont des étudiantes) le cinéma iranien accorde une place prépondérante et souvent critique à ces deux questions.

Ainsi, le très beau Où est la maison de mon ami ?, un des films événements du festival « Travelling junior » du réalisateur de réputation internationale Abbas Kiarostami, fait apparaître à travers l’histoire simple d’un jeune garçon, Ahmad, qui cherche dans un village de montagne isolé la maison de son ami Nématzadé afin de lui rendre son cahier d’écolier, une critique des méthodes d’éducation autoritaires des instituteurs. Produit par un autre grand réalisateur Mohsen Makhmalbaf, Le Tableau noir réalisé par sa fille Samira Makhmalbaf, et récompensé à Cannes en 2000, ou Le Jour où je suis devenue une femme, réalisé par sa femme Marzieh Meshkini sont d’autres exemples de ce cinéma social critique, et invitent à s’arrêter sur le parcours personnel de leur producteur et scénariste.

Mohsen Makhmalbaf a 17 ans en 1974 et milite dans un groupe islamiste radical. Il fera cinq ans de prison pour avoir attaqué un commissariat de police, avant d’être libéré à la révolution. Déçu par la politique, il s’oriente vers les beaux-arts puis le cinéma rompant avec son dernier tabou : l’interdiction faite par le Coran de représenter des êtres animés. À travers les films qu’il réalise ou produit, il devient un des principaux intellectuels critiques au régime, comparable à Ken Loach, dénonçant la misère, la corruption, le sort des réfugiés afghans ou irakiens.

Ainsi ce groupe de vieillards souhaitant rentrer mourir au village de l’autre côté de la frontière dans les montagnes qui croiseront, comme un groupe d’enfants contrebandiers et portefaix, la route de deux instituteurs à la recherche d’hypothétiques élèves, leur « tableau noir » accroché au dos.

Mais la frontière irano-irakienne est solidement gardée, ni les uns ni les autres ne passeront et c’est la mort qui attend ceux qui apprendront à lire..

Histoires de femmes

Le Jour où je suis devenue une femme s’attache à une dénonciation de la condition des femmes par le biais de trois portraits de femmes aux trois âges de la vie, constitutives à elles trois de « la femme iranienne ». Hava, le matin de ses 9 ans apprend qu’elle est femme désormais et qu’elle doit cesser de fréquenter ses amis masculins et porter le tchador. Elle profitera du répit d’une heure et demie qui lui reste avant l’heure exacte de son anniversaire pour jouer à la plage, voir son petit copain, s’offrir une dernière sucette et perdre ses illusions de petite fille. Une autre femme, d’une trentaine d’années, participe à une course cycliste féminine au bord de la mer Caspienne. Une course-poursuite s’engage alors avec son mari, puis l’imam, les vieux du village, les oncles qui montés à cheval la ramèneront de force après qu’elle eût été répudiée par son époux pour avoir exercé cette « activité satanique » qui lui offre un peu de liberté.

Une vieille campagnarde enfin vient à la ville s’offrir tout ce dont elle a manqué durant son existence.

Du frigo au samovar en passant par la robe de mariée, elle étale sur la plage un inventaire à la Prévert qui sera chargé sur des radeaux de fortune dont une des voiles sera confectionnée avec le foulard de petite fille d’Hava, tandis que deux cyclistes partagent le thé, réunissant ces trois belles histoires de femmes.

Mais la porte-parole incontestable de la cause des femmes, qui ne craint pas de bousculer tous les tabous sur la liberté amoureuse, est la très talentueuse réalisatrice Rashkan Bani-Etemad. Elle se met ainsi en scène dans un autoportrait magnifiquement interprété par Minoo Farshchi dans La Dame de mai qui nous montre les difficultés d’une réalisatrice de cinéma de 42 ans divorcée, à vivre une nouvelle relation amoureuse sous l’oeil de son fils, adolescent possessif voulant jouer le rôle du père.

La critique sociale à l’épreuve de la censure

Avec comme autre personnage d’arrière-plan Téhéran et ses classes bourgeoises, c’est un autre Iran que celui des montagnes ou des campagnes que nous fait découvrir Rashkan Bani-Etemad. L’Iran de la jeunesse dorée qui organise des fêtes où coule l’alcool malgré la répression de la police des moeurs, l’Iran des universités contestataires et largement féminisées, des virées en voiture sur les autoroutes et périphériques qui éventrent une capitale qui a l’air d’être en perpétuel chantier inachevé.

Avec le héros de Sous le clair de lune de Seyyed Reza Mir-Karimi, Seyed Hassan jeune étudiant en théologie provincial qui, destiné à devenir mollah par son père, découvre les dessous de la ville et remet en cause sa foi, nous partons cette fois dans un autre Téhéran qui ne figure pas dans les guides touristiques. En se faisant voler le tissu destiné à son habit de cérémonie et en partant à la recherche de son voleur, Joujeh un gamin des rues, Seyed découvre « ceux qui vivent sous le pont » de l’autoroute : mendiants, voleurs, ferrailleurs, drogués, prostituées regroupés dans un bidonville. Celui-ci sera rasé, Joujeh sera incarcéré dans une maison de correction et Seyed deviendra tout de même mollah avec une vision changée de sa société.

Cette ouverture du cinéma iranien à la critique sociale reste cependant fragile et le soutien de l’État au cinéma engagé par Mohammed Khatami alors ministre de la Culture est aujourd’hui remis en cause par le même, président de la République. Les contraintes imposées par la censure restent pesantes pour les réalisateurs : certains sont contraints par exemple de raser les cheveux de leurs actrices pour montrer des femmes sans voile sans tomber sous le coup de la loi qui interdit « l’impudeur » d’une chevelure féminine. De la même manière, montrer un baiser, même entre une mère et son fils est interdit. Certains films bénéficient de visa d’exportation, mais sont interdits en Iran, d’autres encore totalement interdits circulent sous le manteau. C’est le cas de Juste une femme de Mitra Farahani, documentaire sensible sur la vie de Morrarid, transexuelle iranienne qui apprend à sortir dans la rue en tant que femme, en tchador le jour, prostituée la nuit, seul « métier » possible avec la hantise que ses clients ne s’aperçoivent qu’elle fut un homme.

Morrarid qui se décrit dans le film comme « malade », « handicapée » représentant « une tache noire pour l’Islam » a dû, depuis le tournage en 2001, s’exiler en Autriche à l’image de la jeune Marjane Satrapi (voir Persépolis, volume 3), qui signait à l’occasion de « Travelling Téhéran » sa première affiche. La vigilance reste donc de mise pour la liberté d’expression de ces grands cinéastes qui se réclament de Fellini et de la Nouvelle vague, et qui méritent au-delà de la relative confidentialité des festivals et des salles arts et essai une vraie reconnaissance du grand public occidental.

A. Doinel

Remerciements à Chloé Lorenzi

 
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