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Colombie : une analyse libertaire sur le cessez-le-feu avec les FARC

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Jeudi 23 juin 2016 a sans aucun doute marqué une date historique en Colombie. Ce jour là, dans le cadre des dialogues de paix et de la table de négociations de La Havane, le gouvernement national de Juan Manuel Santos et l’insurrection des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie – Armée du Peuple (FARC-EP) ont convenu d’un cessez-le-feu bilatéral et définitif.

Pour beaucoup de Colombiennes et de Colombiens, c’est un désir ardent devenu réalité. Sans cesser de partager l’enthousiasme populaire, nous notons que ceci n’est pas encore la fin de la guerre et qu’il reste un long chemin à faire pour obtenir des changements sociaux et de réels bénéfices pour les travailleurs et les travailleuses, les secteurs sociaux et les peuples.

Nous, le Grupo Libertario Vía Libre, nous reconnaissons l’importance historique de ces accords pour le pays puisqu’il est évident qu’une grande partie de la population ne souhaitait plus vivre une guerre si dégradante et cruelle comme la notre et c’est donc une bonne raison de faire la fête pour nombre de personnes et de communautés. En ce sens, il faut reconnaître de nombreux éléments positifs dans ces accords, comme le fait que la force insurrectionnelle la plus ancienne et durable d’Amérique latine abandonne la voie armée sans se rendre pour autant et termine au moyen d’un pacte le violent affrontement entre ce groupe et l’État, ce qui se traduit par une avancée pour diverses organisations politiques populaires qui cherchent à ce que les luttes sociales soient plus écoutées au sein des sphères du gouvernement. Cependant, il subsiste de nombreux défis et il faut continuer de développer des luttes et des revendications.

Ces accords, qui formalisent une trêve de fait avec divers soubresauts entre les acteurs armés depuis 2013, marquent un saut qualitatif sur le chemin de la sortie de la lutte armée. Néanmoins nous considérons qu’il y a encore beaucoup à faire, puisqu’il n’y a pas eu de négociations avec d’autres groupes insurgés, petits mais d’importance réelle, comme l’Armée de libération nationale ou l’Armée populaire de libération, qui ont pris les armes comme les FARC-EP depuis un demi-siècle, avec lesquels le gouvernement n’a pas montré une grande volonté de dialogue. D’autant plus que la fin du conflit armé ne marque pas celle du conflit social qui l’a généré, marqué par les inégalités sociales extrêmes, en particulier à la campagne, l’usurpation des terres par la bourgeoisie rurale et les propriétaires terriens et les politiques terroristes de l’État pour réprimer le mouvement social.

Nous notons que cette année a été marquée par plusieurs vagues de conflits sociaux qui ont convergé en journées de protestation comme le 24 janvier, la grève nationale du 17 mars, la troisième grande grève agraire nationale, luttes qui à leur tour ont renforcé l’idée d’organiser un puissant blocage civique national qui a fait reculer les politiques anti-populaires du gouvernement. Ainsi, divers secteurs du mouvement paysan, indigène et noir, avec conjointement des ouvrières et des ouvriers, des professeures, des étudiants et des travailleuses et des travailleurs informels, ont manifesté un puissant rejet des politiques néo-libérales du second gouvernement de Juan Manuel Santos, qui accroissent la précarité et les inégalités sociales.

Dans le même temps, la majorité des secteurs engagés ont insisté sur la nécessité d’appuyer le processus de dialogue entre le gouvernement et l’insurrection, cherchant la mise en place d’une paix accompagnée de justice sociale et ont vu dans la signature des accords un moyen pour que les voix des travailleurs et des peuples historiquement exclus soient écoutées. De même, elles ont soutenu la transformation des FARC-EP en parti politique avec des garanties de sécurité et de participation dans les règles de la démocratie actuelle. Bien que cela puisse générer la possibilité de garantir les droits de l’opposition politique dans un pays avec un système institutionnel aussi fermé, une réelle ouverture démocratique reste encore à voir.

Nous soulignons que ni les classes dominantes ni leur appareil étatique n’ont pas tout à perdre dans cette conjoncture, étant donné que ce qui est signé sur papier n’est pas une garantie réelle pour l’accomplissement des accords conclus. Il suffit de se rappeler de la violation systématique par ce même gouvernement des accords signés suite au Blocage National Agraire d’août et septembre 2013, qui ont conduit les mouvements paysans, noirs et indigènes à organiser le Sommet National Agraire, menant de nouveau, avec succès, un intense mouvement social, durant lequel les villageois indigènes Willington Quibarecama, Gersain Cerón et Marco Aurelio Díaz ont été assassinés par la répression d’État.

Nous notons aussi que, bien qu’on nous ait vendu l’idée d’un nouveau pays sous la bannière de la paix, le gouvernement doit encore manifester par des faits concrets sa volonté de démilitariser la société, une volonté qui n’est pas forcément évidente au vu de la criminalisation des luttes des classes et secteurs opprimés, ou le maintien en prison de prisonniers politiques comme l’intellectuel Miguel Ángel Beltrán. De la même manière, une des choses qui remet le plus en doute la volonté de paix du gouvernement est la validation d’un nouveau Code de la Police qui renforce la répression et attente à l’exercice de plusieurs libertés de la population civile.

Il nous faut aussi dénoncer le rôle dangereux que joue l’extrême-droite uribiste (l’ancien président) dans ce nouveau paysage politique à travers sa campagne pour le « Non » en cas de référendum sur la ratification d’un processus de paix avec pour but de faire échouer ce processus de paix qu’elle a tant combattu. De l’autre coté, la campagne pour le « Oui » est menée principalement par l’Unité Nationale (santiniste, le parti du président actuel), et, dans une moindre mesure, par la majorité des forces de gauche.

Tout cela souligne une tendance à la polarisation autour des accords signés à La Havane, qui aurait comme principaux camps deux variantes, la droite néo-libérale de Santos et la droite autoritaire d’Uribe, ce dernier étant présenté par les médias comme la principale force d’opposition politique au gouvernement, médias qui jusqu’à récemment, soutenaient la guerre contre-insurrectionelle. Le rôle de la gauche et des mouvements populaires dans cet éventuel referendum, reste limité bien qu’actif, montre que le peuple a peu d’incidence dans ce panorama politique.

Il ne faut pas non plus oublier l’augmentation récente des activités des paramilitaires, qui ont assassiné ces derniers mois différents leaders populaire, particulièrement les paysans. Les mal-nommées « Bandes criminelles » (BACRIM), qui ne sont autre que la nouvelle forme des paramilitaires, exercent une domination quotidienne sur beaucoup de territoires, alliées aux militaires, notables politiques et entrepreneurs, comme on l’a vu avec la récente grève armée décrétée par ces forces dans la région d’Urabá, et qui dans le même temps poursuivent, menacent et assassinent les membres de la gauche sociale et politique. Le para-militarisme, appuyé par la stratégie de résistance civile menée par les uribistes, représente une grande menace dans ce nouveau scénario, puisqu’il y a toujours un risque de génocides politiques, comme ont pu en souffrir la génération de luttes sociales des années 80 organisées par les activistes de l’Union patriotique, de la Lutte, du Front populaire ou encore les mouvements sociaux syndicaux, paysans, et indigènes.

Enfin, nous considérons que, bien que la fin de la lutte armée d’un groupe de guérilla de la taille des FARC-EP soit quelque chose d’important nous de devons pas oublier que nous faisons toujours face à un État contre-insurrectionnel qui exerce une violence symbolique et matérielle contre les classes et les secteurs subalternes pour maintenir un ordre social basé sur l’exploitation, les inégalités et l’exclusion des travailleurs, des secteurs sociaux et des peuples. Qu’il ne soit pas oublié qu’il existe encore un appareil répressif qui s’emploie a réprimer instantanément toute protestation de celles et ceux d’en bas que ceux d’en haut considèrent comme illégitime. Qu’il ne soit pas oublié que, bien que la fin de la guérilla ouvre une nouvelle étape de la lutte des classes dans ce pays, l’ordre capitaliste, étatiste et patriarcal au niveau mondial est violent de façon inhérente, comme le sera le processus révolutionnaire qui l’abattra.

En tant qu’organisation anarchiste nous appelons à redoubler l’élan d’organisation, de mobilisation et de luttes multi-sectorielles de base, comme nous le faisons sur de multiples plans, entre autres dans les luttes étudiantes, dans l’éducation, les territoires, sur les questions de genre et dans la communication, entre autres. Comme nous l’avons déjà affirmé, il reste beaucoup à faire. Dans ce contexte de pacification partielle entre deux parties il faut parier sur la construction d’une véritable paix pour les travailleuses, les travailleurs et les peuples, formée à partir de l’initiative locale et communautaire, depuis là où les inégalités et l’exclusion sont le pain quotidien. Nous devons continuer à porter l’élan socialiste libertaire vers la construction de l’autonomie, de l’autogestion et du pouvoir populaire sur tous les territoires où nous travaillons.

Il ne suffit pas que ceux d’en haut ouvrent la possibilité de participer à la démocratie bourgeoise, car celle-ci est extrêmement limitée, qu’elle est fonctionnelle à sa domination et que ce n’est pas en elle que se concrétiseront des possibilités de changement radical des rapports de domination et d’oppression. Dans le contexte actuel, nous réaffirmons que la construction d’un autre monde est possible, par l’élimination du capitalisme et de l’État, qui sont les responsables de la principale guerre livrée contre le peuple : celle de la faim, de l’exploitation et de la dépossession des biens communs.

Ce fut sans aucun doute un jour historique, mais il y a encore beaucoup à faire pour qu’à travers la force organisée et mobilisée de notre peuple nous puissions construire une vie plus juste et plus libre.

Grupo Libertario Via Libre, 24 juin 2016, Bogota

 
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