Euskal Herria (Pays basque) : Quand la répression ne s’arrête jamais

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Après l’arrestation de militants et militantes au Pays basque fin décembre, retour sur la répression étatique dont fait l’objet depuis des décennies cette lutte pour l’autodétermination.

Dans la nuit du 16 au 17 décembre 2016, cinq militants et militantes impliqué.es dans le processus de paix d’ETA et extérieur.es à cette organisation ont été arrêté.es à Louhossoa en Iperralde (Pays basque nord, la partie située sur le territoire de l’État français). Voilà qui met en lumière la situation en Euskal Herria. Ces personnes ont été accusé.es de détenir des armes, alors qu’ils et elle mettaient en œuvre le désarmement décidé par ETA. Malgré cette décision prise il y a cinq ans, les États français et espagnol font la sourde oreille et bloquent tout processus conduisant à l’autodétermination du peuple basque.

Une paix ignorée par Paris et Madrid

Depuis 1959, date de la création d’ETA, où la notion de race basque est abandonnée au profit de la lutte de classe contre les occupants coloniaux français d’un côté et franquistes de l’autre (en Hegoalde, le Pays basque sud, situé sur le territoire de l’État espagnol), l’organisation prend la responsabilité de s’engager dans la voie politique d’un long travail de conscience. Dès le départ, il s’agit d’une lutte contre le franquisme [1] et cette Espagne alliée des fascistes et de l’impérialisme capitaliste ; elle s’est poursuivie lors de la « période de transition » qui vit bien des fondements du franquisme perdurer, puis contre l’autonomie de façade de 1979 qui laissa les mains libres à une minorité bourgeoise basque représentée en premier lieu par le Parti national basque (PNV, centre droit) et par le Parti socialiste basque (PSE-EE, gauche libérale).

Suivent des années d’impasse pour ETA : une partie du peuple basque, qui se reconnaissait en elle, en tant qu’organisation de libération, s’en est éloignée lorsqu’elle s’est enfermée dans une spirale de violence. En 1987, une explosion attribuée à ETA dans un centre commercial barcelonais fait vingt et une victimes et marque ce divorce. Acculée par ses propres contradictions et prenant conscience que l’expression violente minoritaire n’a plus d’espace, ETA annonce en 2010 qu’elle ne mènera plus d’actions offensives violentes. Madrid et le gouvernement socialiste basque nient cette décision politique et Zapatero, chef du gouvernement socialiste espagnol, se targue d’une politique répressive qui aurait fait reculer l’organisation basque. L’accord de Gernika est signé le 20 septembre 2010 entre des organisations politiques de la gauche abertzale (indépendantiste), des syndicats basques et des associations d’horizons divers, dont des organisations féministes, de défense de l’euskara (la langue basque), de soutien aux prisonniers politiques. Ceci se passe dans un contexte de bouillonnement social, avec notamment les grèves générales de septembre 2010 contre les plans d’austérité de Zapatero. Cet accord « pour une sortie démocratique sur la voie de la paix » demande à ETA d’abandonner la confrontation violente et de s’engager dans un processus politique d’indépendance d’Euskal Herria où le peuple basque pourra décider de son propre avenir.

L’année 2011, marque un pas décisif de l’organisation. Le 10 janvier, elle annonce un cessez-le-feu général, permanent et vérifiable, et elle met fin à « l’impôt révolutionnaire » en avril. Dans le même temps, se met en place un groupe de travail international, afin de concrétiser le cessez-le-feu annoncé ; PSE-EE et PNV refusent d’y participer. Prolongement de ce processus, la conférence d’Aiete [2] lance un appel à la fin de la violence. Quelques jours plus tard, ETA y répond en confirmant « l’arrêt définitif et irréversible de sa lutte armée ». Les gouvernements français et espagnols ne donnent aucune suite. Ils restent sourds, aussi, à la grande manifestation du 7 janvier 2012 à Bilbao, qui rassemble plus de 100 000 personnes demandant l’amnistie des prisonniers et prisonnières politiques basques en prison en France et en Espagne.

L’État Français combat la volonté du peuple basque de prendre en main son avenir. Régulièrement, les ministères de l’Intérieur français et espagnol se glorifient de « l’arrestation de très hauts responsables d’ETA ». Très complaisante à l’égard des pouvoirs en place, la majorité de la presse en fait de gros titres… et passe sous silence la suite qui révèle très souvent qu’il ne s’agissait que d’opérations publicitaires et de tentatives d’intimidation de celles et ceux qui défendent les droits des peuples. Le Roux, premier flic de France, s’est félicité de l’opération policière du 16 décembre en ajoutant « il n’y a pas de processus de paix ». L’État français assume donc publiquement mener une guerre au Pays basque.

En décembre, de la prison de Villepinte (Saine-Saint-Denis), Arkaitz Agirregabiria et Igor Uriarte, deux prisonniers politiques membres du Collectif des prisonniers politiques basques (EPPK), dénonçaient leurs conditions d’incarcération : « Depuis les actions jihadistes perpétrées dans l’État français, cet État a profité de cette situation pour restreindre des droits et des libertés au nom de la sécurité. Ils font la guerre au-delà de leurs frontières et assignent à la discipline la classe ouvrière à l’intérieur de leur pays par la restriction de ses droits. L’État de droit s’est converti en État d’exception, dont la prison est le reflet. »

348 prisonniers et prisonnières politiques

Les États des deux côtés des Pyrénées veulent à tout prix réduire au silence la parole basque. Il y a encore 348 prisonniers et prisonnières politiques basques dans les geôles de France et d’Espagne ; selon les lois en vigueur dans les Etats qui les emprisonnent, onze pourraient, être remis en liberté pour raisons de santé. Les gouvernements français et espagnols refusent le rapprochement et le retour vers l’Euskal Herria, rendant difficile, voire impossible, tout contact avec les proches ; ils et elles subissent les conditions de détention infligées à la quasi-totalité des personnes emprisonnées (mitard, trois douches par semaine au mieux, saleté, rats, refus de liberté conditionnelle, etc.). Le 14 janvier, la manifestation annuelle en leur soutien a rassemblé 78 000 personnes à Bilbao.

L’ostracisme à l’égard du peuple basque se retrouve également sur le terrain syndical. Durant six mois, la confédération CGT a multiplié les recours juridiques pour tenter d’interdire au syndicat LAB (Langile Abertzaleen Batzordeak) l’accès aux élections dans les très petites entreprises. Elle a usé d’arguments insultants (assimilation à l’extrême droite), ridicules (dénonciation du bilinguisme), dangereux pour le syndicalisme y compris pour de nombreuses équipes CGT (affirmation qu’un syndicat ne doit pas prendre de positions politiques, ni remettre en cause les lois de la république). Nier la revendication « Vivre et travailler au Pays basque », c’est ignorer la situation en Hegoalde (désindustrialisation et précarité) et en Iperralde (priorité au tourisme en délaissant l’arrière-pays). C’est ignorer un peuple qui se défend contre le patronat et pour son émancipation.

Internationalistes, nous nous devons de soutenir un peuple opprimé, emprisonné, nié de multiples façons, mais aussi revendiquer l’amnistie des prisonniers et prisonnières politiques. Communistes libertaires, notre rôle est de soutenir l’autodétermination, contre la répression de Madrid et de Paris, et de soutenir celles et ceux qui agissent pour une rupture anticapitaliste et autogestionnaire. Gorri eta beltz ! [3]

Christian (AL Banlieue Sud-Est) Martial (AL Saint-Denis)

[1] La première intervention publique revendiquée par ETA a lieu le 18 juillet 1961 ; c’est le déraillement d’un train de militants franquistes qui se rendaient à une manifestation célébrant le 25e anniversaire du putsch fasciste de 1936.

[2] Cette conférence s’est tenue le 7 octobre 2011, sous l’égide de ce qu’on nomme couramment des « experts internationaux » (comme Kofi Annan, l’ex-secrétaire général des Nations unies, Gerry Adams, l’ex-leader du Sinn Fein irlandais ou encore Pierre Joxe, ex-ministre français de l’Intérieur et de la Défense. De très nombreuses organisations associatives, syndicales, politiques, socio-économiques, basques, françaises et espagnoles ont soutenu l’accord qui en est issu.

[3] « Rouge et noir ! »

 
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