Entretien

Fermin Muguruza : « Une ambassade basque en Jamaïque »

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Fermin Muguruza est un pilier de la scène musicale basque, de ses débuts avec le groupe punk-rock Kortatu de 1982 à 1986, puis Negu Gorriak, et enfin en solo avec la sortie en 1999 de l’album Brigadistak Sound System. Au cœur de sa musique on trouve un engagement continu pour l’indépendance du Pays Basque et la révolution socialiste. Nous l’avons rencontré, de passage à Paris à l’occasion de la sortie de son nouvel album, Euskal Herria Jamaika Clash, dédié au reggae et à la musique jamaïcaine en général et enregistré sur l’île mythique en collaboration avec des artistes phares de la très prolifique scène musicale locale comme Toots, U-Roy ou Luciano.


Alternative libertaire : Tu peux nous parler de l’expérience de l’enregistrement en Jamaïque et des rencontres artistiques ?

Fermin Muguruza : En fait l’idée d’enregistrer intégralement un album en Jamaïque a germé au moment de la réalisation de Brigadistak Sound System dont les morceaux ont été enregistrés dans différentes villes de la planète (Rome, Caracas, Biarritz, Los Angeles, Buenos Aires, La Havane, Londres…) avec des musiciens différents, en faisant un « livre de chansons » comme on fait un livre de voyage.

La Jamaïque et sa musique c’est quelque chose de constant dans mon travail depuis Kortatu et Negu Gorriak. J’ai eu un contact avec Errol Brown, l’ingénieur du son sur l’album, qui est quelqu’un d’incontournable là-bas. On a débarqué dans l’île avec les morceaux, les textes et la première chose qu’on a faite, avec les musiciens basques qui m’accompagnaient, c’est un petit concert acoustique pour les travailleur(se)s de l’hôtel où on logeait, une ambassade basque en Jamaïque en quelque sorte.

Puis on a commencé le travail, avec notamment Franklin « Bubbler » Thompson le clavier de Black Uhuru, Wayne « C# » Clarke le batteur de Steel Pulse, Wayne Armond à la guitare qui a joué avec Jimmy Cliff, et après quelque collaborations j’ai rencontré Toots (NDLR : ex-chanteur des Maytals), le tout en enregistrant dans les studios Tuff Gong International de Bob Marley !

La bonne surprise c’est quand j’ai vu que le « rock star system » et tous ses clichés n’existaient pas là-bas. Les séances d’enregistrement, c’était très discipliné. Pour moi ce fut vraiment une très grande expérience au niveau des rapports humains tant la musique jamaïcaine et son évolution représentent une histoire incroyable.

Et il y a vraiment eu une rencontre entre culture basque et jamaïcaine, on a fait une démonstration de musique folklorique basque, et l’accordéon diatonique (NDLR : instrument clé de la musique traditionnelle basque) s’accorde bien avec le reggae.

J’ai toujours accordé une grande attention à la musique jamaïcaine et à ses influences. Kortatu a été marqué par le revival Ska dans les années 80 en Angleterre, avec des groupes comme The Specials, The Selecter, une musique festive et revendicative, contre le racisme et pour la transformation sociale, et bien sur par les cover reggae de Clash.

Et le développement de tout ça c’est par exemple le trip-hop de Bristol avec Massive Attack qui mélange reggae, funk, soul. Ce sont des styles musicaux frères et c’est passionnant. Donc mon expérience jamaïcaine on peut la voir comme la fermeture d’un cycle… pour en ouvrir de nouveaux…

Pas loin de la Jamaïque il y a Cuba ou tu es allé avec Negu Gorriak…

Fermin Muguruza : Avec Negu Gorriak on a joué à Cuba en 1991 et j’ai refait un concert en 1998 au Teatro Karl-Marx à La Havane, et justement il y a un lien entre Cuba et la Jamaïque, on a beaucoup parlé de ça là-bas, de l’expérience du socialisme jamaïcain dans les années 70 avec Michael Manley et le PNP (People National Party) [1].

Cela a certes été un moment d’illusion mais les USA ont complètement cassé cette expérience, la CIA orchestrant des déstabilisations comme elle l’a fait au Chili ou ailleurs. Actuellement c’est la misère et la soumission aux diktats du Fonds monétaire international (FMI). Maintenant en Jamaïque beaucoup de gens sont attentifs à ce qui se passe sur le continent latino-américain. J’y étais au moment de l’élection d’Evo Morales à la présidence en Bolivie et cette victoire a rencontré un écho important là-bas.

Une des chansons de l’album, Yalah, yalah, Ramallah !, parle de la Palestine, tu peux nous en dire plus ?

Fermin Muguruza : J’étais en Palestine, pendant la bataille de Ramallah (NDLR : en 2002), ça a été une expérience traumatisante, sur laquelle il a été très dur d’écrire. C’est aussi quelque chose qui parlait aux Jamaïcains avec qui j’étais, ils connaissent bien la situation. Dans son morceau Equal Rights (1977), Peter Tosh s’oppose à la colonisation de l’Afrique mais il y parle également des Palestiniens.

Alors j’ai fait cette chanson qui dit « allez on va faire la fête à Ramallah ! », dans la perspective de fêter la fin de l’occupation, la fin de l’humiliation, et aussi de la rencontre des cultures juives et palestiniennes. Il y a par exemple des initiatives communes de musiciens juifs et palestiniens contre l’occupation. Il y a un cinéma à Ramallah, qui était fermé quand j’y étais, mais j’espère qu’un jour on pourra y voir Paradise Now d’Hany Abu-Assad, un très bon film palestinien, et les films de Woody Allen, qui incarnent bien l’esprit de tragi-comédie présent dans la culture juive.

Quand on s’était rencontré il y a un peu plus de deux ans, tu étais l’objet d’une censure en Espagne, avec des concerts interdits suite aux pressions de l’extrême droite. Depuis Aznar a été battu, ETA a décrété une trêve permanente. Ton point de vue sur la situation ?

Fermin Muguruza : Effectivement les choses commencent à bouger peu à peu. Nous vivons un moment intéressant. Le principal problème vient de l’extrême droite franquiste ; leur culture, c’est l’esprit de revanche. Ils sont devenus fous à propos du dialogue avec ETA, et aussi avec le mariage homosexuel et la loi sur l’éducation qui supprime l’obligation de l’enseignement religieux à l’école. Avec la conférence épiscopale, ils exercent une pression sur le gouvernement.

Concernant la situation au Pays Basque, c’est le moment d’avancer vers l’autodétermination. Avec le cessez-le-feu d’ETA tout le monde a fait la fête. Le temps est venu pour la parole, pour un nouveau chemin de résistance au XXIe siècle. La mobilisation et la désobéissance civile seront des armes en cas de problème avec le gouvernement espagnol. Il faut, comme en Irlande du Nord ou en Afrique du Sud, que les deux parties, le gouvernement et ETA, se mettent autour d’une table. Bien sûr il y a la question de la légalisation de Batasuna [2]. On espère que Batasuna sera de nouveau légal très bientôt dans la perspective des prochaines élections municipales qui sont des élections importantes car c’est l’échelon le plus proche des gens.

J’espère que nous allons vers la reconnaissance du droit à l’autodétermination.

Propos recueillis par Clément Garnier (AL Paris Sud), le 20-06-2006

Infos, vidéos, shop etc. sur : www.muguruzafm.com

[1] Dirigeant du PNP Michael Manley devient premier ministre en 1973 et entame une série de réformes sociales : réforme agraire, nationalisations, système de retraites, augmentation des dépenses de santé, réductions des inégalités hommes-femmes. Les États-Unis lui reprochent ses liens avec Cuba et le FMI exige l’arrêt de cette politique, la priorité au remboursement de la dette et des réformes libérales en échange d’un prêt. Manley refuse mais devant l’accroissement des difficultés, il cède aux exigences du FMI en 1978, pour rompre en 1980. La CIA se lance alors dans la déstabilisation du pays qui connaît une vague de violences. Le 28 mai 1980 Edward Seega, libéral, ancien représentant du FMI dans l’île et ami de Ronald Reagan succède à Manley au poste de premier ministre, la Jamaïque se soumet aux diktats du FMI.

[2] Principal parti de la gauche indépendantiste basque interdit par l’Etat espagnol depuis 2003.

 
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