Psychanalyse : tabous brisés et totems à terre

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Yann Kindo, rédacteur de la revue Dissidence et militant de la LCR a voulu se faire l’écho du débat autour de la psychanalyse relancé par la publication en septembre du Livre noir de la psychanalyse. Rouge, l’hebdomadaire de la LCR, a refusé son article. Alternative libertaire lui donne la parole.

En matière de santé mentale, la France constitue une double exception, puisqu’elle est à la fois le principal bastion mondial du freudisme [1] et l’un des plus gros consommateurs de médicaments psychotropes. Le débat sur le caractère archaïque des théories freudiennes est tardif et difficile à mener dans l’Hexagone, mais il a été relancé ces dernières semaines par la parution d’un Livre Noir de la Psychanalyse paru sous la direction de Catherine Meyer aux excellentes éditions des Arènes. Au-delà des informations d’ordre médical, les lecteurs et lectrices d’Alternative libertaire pourront tirer profit d’une lecture plus politique de cet ouvrage salutaire…

De façon assez surprenante, l’histoire du mouvement psychanalytique en France lui donne l’image d’une certaine radicalité politique de gauche, dans le contexte de l’après 68. Un symbole en est le nom que s’était donné une tendance dominante du mouvement féministe français : « Psychanalyse et politique ». Beaucoup plus proche de nos racines politiques, le freudo-marxisme a été très en vogue au début des années 1970, époque à laquelle on (re)découvre par exemple les écrits de Wilhelm Reich. Mais savait-on alors que Reich, alors qu’il finissait sa vie aux États-Unis, avait été condamné pour charlatanisme après avoir mis en vente une machine à capter les énergies sexuelles venues de l’espace, sorte de gadget que vendrait dans un télé-achat ésotérique un Pierre Bellemare libidineux ?

Marx/Freud, même combat ?

Si on lit à rebours Mai 68 comme une aventure qui avant de se finir par une grève générale de 10 millions d’ouvriers avait commencé par un problème d’accessibilité aux garçons du dortoir des filles, on comprend la soif de lectures du type « sexualité et lutte de classes » qui s’est emparée de l’extrême gauche française au début des années 1970. Mais, s’il fallait absolument aller chercher des écrits du début du siècle pour nourrir sa réflexion libératrice, on comprend mal pourquoi c’est la tradition freudienne et son charabia Œdipe/stade anal/refoulement qui l’a emporté, plutôt que d’autres, pourtant bien moins sexistes [2] ou homophobes (les commentaires de Freud sur la place des femmes, l’homosexualité ou la masturbation le placent dans le ventre mou de l’ignorance voire de la bêtise de son époque, et certainement pas à l’avant-garde du progressisme). S’il fallait redécouvrir, pourquoi ne pas choisir plutôt Alexandra Kollontaï [3] ou Bertrand Russel [4],qui affrontaient les carcans religieux et bourgeois en matérialistes issus de la tradition des Lumières, sans invoquer les profondeurs d’un inconscient invisible aux forts relents d’« âme » ?

Si seule la vérité est révolutionnaire, les révolutionnaires devraient se méfier d’une idéologie fondée sur autant de mensonges. C’est ce que démontre la première partie, historique, du Livre noir. On retiendra par exemple le chapitre joliment intitulé « Le médecin imaginaire », qui recense un certain nombre de cas fondateurs pour lesquels Freud prétend que sa méthode a permis la guérison. Vérification faite et archives explorées, il s’agit en fait d’authentiques fraudes. Plutôt que de recourir à l’invective et de refuser le débat public contradictoire, les gardiens du temple psychanalytique devraient répondre sur ce terrain, preuve contre preuve, archive contre archive. Mais, justement, les mêmes maintiennent une fermeture d’une partie des archives de Freud jusqu’en 2057, ce qui pose le mouvement psychanalytique en rude concurrent pour le Vatican en matière d’opacité et de protection de sa propre histoire sainte.

De nombreux angles d’attaque

Après cette remise en perspective historique, le Livre noir expose une argumentation philosophique et épistémologique, avant de donner la parole aux victimes de la psychanalyse et aux praticiens de méthodes plus pragmatiques et soucieuses d’efficacité. Le cas de l’autisme apparaît particulièrement dramatique, puisqu’il s’agit là d’une maladie grave pour laquelle les dogmes psychanalytiques ne se sont pas contentés de bloquer la recherche, mais ont également provoqué la culpabilisation de milliers de parents, et notamment de mères. On est effrayé de découvrir l’absence totale de compassion dont font preuve certains « thérapeutes », comme par exemple le célèbre Bruno Bettelheim, qui n’hésitait pas à écrire que « le facteur déterminant dans l’autisme infantile est le souhait du parent que son enfant n’existe pas ».

On découvre aussi que le psychanalyste des contes de fées en a justement inventé lui-même un certain nombre, à propos de ses succès thérapeutiques ou de ses qualifications… Le chapitre « Psychanalyse et éducation », largement consacré aux injonctions de Françoise Dolto, m’a rappelé un exemple vécu de l’omniprésence agaçante de la psychanalyse en France, un cours d’Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) consacré à la « psychologie de l’adolescent » dans lequel le formateur nous expliquait que tout enfant passait par des stades de développement successifs identiques : il a le Phallus, puis il pense qu’il ne l’a plus, mais finalement il se rend compte qu’il est le Phallus !!! Un peu dérouté par ce n’importe quoi de peu d’utilité pour débuter en ZEP, j’avais demandé si les filles aussi étaient censées se rendre compte qu’elles étaient des bites…

Fumeuse novlangue lacanienne

Dans sa réponse parue dans L’Express, Elisabeth Roudinesco, principale prêcheuse lacanienne dans les médias dominants, tente de disqualifier le Livre noir en affirmant qu’il est rédigé « dans une langue pauvre et vulgaire ». Il faut effectivement admettre que les auteurs ont tenté de s’exprimer avec un vocabulaire clair et accessible à tous et toutes, y compris au vulgaire et aux pauvres, pour que le langage soit un outil de communication et non de pouvoir. Ce choix est bel et bien aux antipodes des méthodes de la tradition lacanienne, consistant à dresser un écran de fumée enivrant par un recours systématique aux jeux de mots capillotractés et à des formules obscures que le disciple, dans le doute, imaginera parfaitement éclairantes. Petit exemple parmi tant d’autres de la novlangue lacanienne : « L’interprétation doit être preste pour satisfaire à l’entreprêt. De ce qui perdure de perte pure à ce qui ne parie que du père au pire » [5]. Sourires béats et airs entendus chez les disciples envoûtés…

Une dernière chose : des courants politiques particulièrement sensibles aux questions d’exploitation devraient être instinctivement méfiants vis-à-vis d’une doctrine qui n’hésite pas à théoriser que pour que sa pratique soit efficace, il faut qu’elle soit longue et coûteuse, normalisant ainsi une forme de « transfert » bien particulier, celui qui s’opère du compte en banque du « soigné » à celui du « soignant ».

Mensonges, dépendance, misogynie, homophobie : ce livre devrait contribuer à remettre la psychanalyse à sa place, celle d’une doctrine qui a fait son temps, d’une illusion sans avenir. Il existe certainement des interprétations « progressistes » de la psychanalyse, de même qu’il existe des lectures de gauche des Évangiles. Le problème n’est pas là. Le problème est qu’une doctrine infondée peut amener à justifier des prescriptions et des analyses totalement arbitraires comme étant des vérités assurées, ce qui par définition désarme la pensée émancipatrice. Il ne sera donc pas dit ici que la psychanalyse est une « science bourgeoise », parce que l’expression elle-même est grotesque et vide de sens, mais surtout parce que c’est bien le caractère « scientifique » qui fait défaut à la doctrine freudienne. Il vaudra donc mieux parler de pseudo-science obscure et obscurantiste.

Yann Kindo

[170 % des psychiatres se revendiquent chez nous de la psychanalyse, alors que j’ai pu vérifier dans un manuel universitaire états-unien que le freudisme n’occupe que quelques pages sur plusieurs centaines, sous la forme d’un moment, aujourd’hui dépassé, de l’histoires des idées en psychiatrie.

[2Un psychiatre américain qui compulsait des publications des années 1970 remarquait que les mères étaient considérées comme impliquées dans plus de 72 troubles mentaux de l’enfant. Françoise Dolto a constamment validé les clichés sur le rôle aimant de la mère et le rôle d’autorité du père, expliquant que ceux-ci « ne peuvent pas être inversés ». Elle avait de qui tenir, puisque Anna Freud disait déjà que « nous ne devons pas permettre d’être distraits […] par les arguments des féministes qui veulent nous contraindre à considérer les deux sexes comme parfaitement égaux en position et en valeur », alors que papa Sigmund voyait dans l’absence de pénis et le désir d’en avoir un la source de troubles psychiques chez les femmes et l’origine de leur « sens de la justice peu développé ». Qu’un courant féministe ait pu malgré tout fonder son identité sur la psychanalyse laisse rêveur…

[3Une compilation des textes ce cette membre du premier gouvernement bolchévique existe en français sous le titre Marxisme et Révolution sexuelle.

[4Les écrits de ce philosophe rationaliste anglais sont malheureusement trop peu disponibles en français et trop méconnus dans les rangs de l’extrême gauche hexagonale. Son argumentation hédoniste antichrétienne devrait pourtant ravir ceux qui ont aimé cet aspect du Traité d’athéologie de Michel Onfray.

[5Lacan himself, à la télé, en 1973.

 
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