1975 : après l’assassinat de Puig i Antich, le Franquisme en procès ?

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Il y a 41 ans, était assassiné par le régime du Caudillo Francisco Franco, le révolutionnaire Salvador Puig i Antich. Une juge argentine tente de rouvrir le dossier et prouver l’innocence de ce dernier. Mission difficile : le procès du Franquisme n’est pas à l’ordre du jour en Espagne.

Utrera Molina, ministre de Franco en 1974, est l’homme qui a signé l’acte de mort du révolutionnaire Salvador Puig i Antich. Il est aujourd’hui poursuivi par la justice argentine suite à une plainte déposée par la sœur de ce dernier. Une plainte portée par une juge de Buenos Aires, Maria Servini de Cubria mais pour l’heure non effective.

En dépit d’un ordre de détention, Interpol Espagne se refuse à appliquer la décision de justice de l’avocate argentine. Il y a un an, la juge Servini de Cubria avait été sollicitée par la sœur de Puig i Antich qui avait, depuis Barcelone, fait le voyage jusqu’à Buenos Aires. Sur le bureau de la juge, en plus du cas Puig i Antich, pas moins de 20 dossiers de recours en justice déposés pour d’autres faits similaires liés au Franquisme (victimes de tortures, d’exils forcés, de vols d’enfants de « rouges » remis dans des centres de « rééducation » et victimes de mauvais traitements). 

Retour sur l’histoire du « 1000 »

Salvador Puig i Antich nait le 30 mai 1948 à Barcelone. Issu d’une famille nombreuse, il devient employé de bureau en 1968 à Barcelone. Il fréquente les Commissions ouvrières (CCOO), un protosyndicat indépendant qui, noyauté par les staliniens, deviendra plus tard la courroie de transmission du Parti communiste espagnol.

En parallèle, Salvador suit des cours du soir à l’Institut Maragall. En 1969, il fait partie de la « Commission des étudiants de bachillerato » de ce collège. Il y côtoie ceux et celles qui allaient constituer à ses côtés la future colonne vertébrale du MIL (Mouvement Ibérique de Libération). C’est après avoir effectué son service militaire qu’il commence à participer aux activités du MIL en novembre 1971.

Le MIL est créé au début des années 1970 à Barcelone. Mouvement-réseau se situant au carrefour de l’anarchisme, du conseillisme et du situationnisme, il est né de la rencontre de trois groupes : l’Équipe théorique, l’Équipe ouvrière et l’Équipe extérieure [1].

Au sein du mouvement libertaire ibérique de l’époque, le MIL est un cas à part. Ses membres sont en rupture avec les organisations anarchistes classiques alors très divisées et opposées à l’action violente.

En décembre 1970, le MIL participe activement à la grève de l’usine Harry-Walker qui dure 62 jours et apparaît comme l’une des plus dures de la période récente. En mars 1971 , une brochure appelle au boycott des élections syndicales. Elle est signée « 1000 ». On reliera bientôt cette mystérieuse signature à un acronyme : le MIL [2].

L’action du MIL est double. Elle consiste, d’une part, en la publication de textes théoriques difficiles à trouver en Espagne à cette époque. Sous le nom d’ éditions Mayo 37, sont ainsi publiés pour la première fois en castillan des écrits de l’anarchiste italien Camillo Berneri, assassiné par le Guépéou après les journées tragiques de Mai 1937 à Barcelone, Les Conseils ouvriers d’Anton Pannekoek, ou encore De la misère en milieu étudiant de l’Internationale situationniste.

Pour financer ses activités et la vie clandestine de ses membres, le MIL, d’autre part, multiplie les actions directes d’expropriation. Entre juillet 1972 et septembre 1973, une douzaine d’attaques de banques sont perpétrées par le MIL [3].

Ces actions sont à chaque fois revendiquées par des tracts. Dans l’un d’entre eux, était saluée la mémoire du guérillero anarchiste Francisco Sabaté, assassiné par la Guardia civil le 5 janvier 1960 lors d’une incursion en Espagne , depuis la France, avec quelques-uns de ses hommes. 

Puig i Antich était en général le chauffeur du groupe pratiquant ces actions d’’expropriation. Les sommes d’argent récupérées sont importantes : 1 million de pesetas à Bellver de Cerdanya, en 1972, 1 million et demi à la Banco Americano-Hispano en 1973. D’autres lieux que les banques sont aussi ciblés par ces expropriations : du matériel d’imprimerie est volé à Toulouse, ville dont est originaire Jean–Marc Rouillan, membre actif du MIL. Et un groupe barcelonais proche du MIL s’empare de papiers officiels

Faisant le constat que ces actions de type « expropriation » risquaient d’entraîner la mutation du MIL en une organisation paramilitaire, ce que ses membres ne voulaient pas, celui-ci s’autodissout en août 1973.

C’est après sa disparition que certain-e-s de ses membres vont connaître une fin tragique.

Le temps des arrestations

Le 20 juillet 1973, Salvador Puig i Antich oublie, dans un bar de Barcelone, une sacoche contenant des documents compromettants. Une erreur qui permet à la police de localiser les planques du MIL. L’étau se resserre. Le 15 septembre, un an après une première expropriation, trois membres du MIL braquent à nouveau la Caisse d’Épargne de Bellver de Cerdanya. Nouvelle erreur. La police aux aguets arrive très rapidement sur les lieux . Oriol Sole Sugranyes, typographe de 25 ans et José Luis Pons Llobet, étudiant de 18 ans, sont arrêtés. Le troisième, Jorge Sole Sugranyes parvient à se réfugier en Belgique.

Le 25 septembre, Salvador a rendez-vous avec un ami dans un bar. En fait, ce dernier avait été interpellé deux jours plus tôt et la police a organisé un guet-apens. Salvador tombe dans la souricière. Il est armé, et se défend. Dans la fusillade éclate, Puig i Antich est grièvement blessé à la mâchoire et à l’épaule. Un inspecteur de Policia politico-social est tué, probablement par ses collègues car Puig i Antich n’était plus en état de tuer après les balles qu’il avait reçues. C’est sur ce point, d’ailleurs, que la juge argentine entend revenir.

S’appuyant sur le fait qu’aucune analyse balistique n’ait été faite sur le corps du policier tué, la famille de ce dernier s’y opposant. La juge Servini de Cubria affirme pourtant, ce qui était l’argument déjà à l’époque des avocats de Puig i Antich, qu’il ne pouvait être l’auteur des tirs ayant provoqué la mort de l’inspecteur : étant entouré de policiers, immobilisé au sol et de surcroît déjà très gravement blessé. Au cours du procès, des témoins pouvant étayer cette thèse n’avaient pas été autorisés à plaider.

Un verdict connu d’avance

Le procès des militant-e-s du MIL a lieu les 7 et 8 janvier 1974. Avant même qu’il ne débute, le verdict est connu. Le contexte de ces derniers mois, d’un régime franquiste moribond, est lourd. De nombreuses grèves ouvrières ont été violemment réprimées.

Soutien international
Une affiche de la CNT française, 1974.

L’aile la plus radicale du régime met la pression sur les « modérés » qui, opportunistes, commencent à négocier le postfranquisme. Les pressions de l’extrême droite sont fortes. Elles le sont d’autant que leur champion n’est plus là. Au mois de décembre 1973, l’amiral Carrero Blanco, successeur désigné de Franco, avait salué les étoiles à bord de sa voiture piégée par une bombe de l’ETA. C’est dans ce climat d’hystérie vengeresse que se tient le procès. Il fallait faire un exemple et la police menaçait de manifester à Madrid si Salvador Puig i Antich n’était pas exécuté.

Lors de leur emprisonnement, les inculpés sont torturés. Au moment du procès, ils et elles présentent encore des marques de brûlures sur le visage. Ils et elles sont insultés par les policiers présents dans la salle. A la sortie du tribunal, les avocats sont attendus et attaqués par les « Guérilleros du Christ-Roi ». Salvador est condamné à la peine de mort. José Luis Pons Llobet à 30 ans de prison. Son amie Maria-Augustias Mateos Fernandez, lycéenne de 17 ans, à 5 ans de prison.

Le 2 mars 1974, Puig i Antich est exécuté. Salvador est remis sur pied pour passer au supplice du garrot vil, le 2 mars 1974. Le guérillero met dix-huit longues minutes à mourir. Il sera le dernier prisonnier politique garroté du franquisme.

Comme avant l’exécution du pédagogue libertaire espagnol Francisco Ferrer en 1909, ou celles de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti en aout 1927 [4], les réactions et actions de soutien sont nombreuses : attentats et affrontements à Barcelone, manifestations dans toute l’Europe.

En France, des manifestations, à l’initiative du mouvement libertaire (en premier lieu l’ORA [5]) et de l’extrême gauche, dégénèrent en affrontements violents avec la police. La gauche institutionnelle quant à elle s’en tiendra à des protestations de circonstance, totalement hostile aux actions armées, qu’elles soient commises en France ou sous la dictature franquiste. Les GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationale) enlèvent un banquier espagnol à Paris…

Un graffiti contemporain

En vain. La mano dura domine. Le régime reste inflexible. Et tant pis si le procès est tronqué. Le 20 décembre 1975, le Caudillo meurt. Mais c’en est pas fini des fantômes du franquisme.

Jérémie Berthuin (AL Gard)

Merci à Jean-Claude Duhourcq pour sa relecture vigilante.

pour aller plus loin :
- André Cortade, Histoire désordonnée du MIL, L’Échappée, 2005.
- Jean Marc Rouillan. De mémoire (1), Agone, 2007
- Jean-Claude Duhourcq, Mouvement ibérique de libération : mémoires de rebelles, Madrigal, CRAS, 2007.
- Sergi Rosès-Cordovilla, Le MIL : une histoire politique, Acratie, 2007.

[1En fin de compte, l’Équipe ouvrière, rétive à la lutte armée, ne participera pas au MIL. Par la suite apparaîtra une seconde Équipe ouvrière, qui limitera sa collaboration aux éditions du MIL.

[2L’information sera arrachée à un membre du MIL, Oriol Solé Sugranyes, au cours d’un interrogatoire au commissariat central de la police à Toulouse en 1972.

[3Les expropriations n’ont semble-t-il pas servi à alimenter des caisses de grèves, contrairement à ce qui a été avancé lors du mouvement de solidarité en 1973-1974.

[4Voir « L’Affaire Ferrer soulève les foules contre l’Église catholique » dans Alternative libertaire de l’été 2009 et « Sacco et Vanzetti, martyrs de la guerre sociale » dans Alternative libertaire de mai 2010.

 
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