Agen : L’islamophobie peut tuer !

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La multiplication des actes racistes nécessite une riposte claire, en rupture avec les replis communautaires. Récit d’une mobilisation réussie à Agen.

Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, 5 coups de feu ont été tirés à hauteur d’homme par une arme de chasse de gros calibre contre la porte d’entrée de la mosquée d’Agen (Lot-et-Garonne). Les projectiles ont transpercé la porte d’entrée, ainsi qu’une cloison, pour aller se perdre dans la bibliothèque. Etant donné l’heure « tardive », personne n’a été touché. Mais le ou les auteurs de cette agression n’ont manifestement pris aucune précaution. En ce sens il ne s’agit pas d’une action symbolique contre un immeuble, mais bien d’une action violente pouvant tuer.

Avant cette agression, se sont multipliées des actions violentes dirigées contre des Maghrébins en Corse. Les médias en ont profité pour mener une charge contre le racisme des corses. Mais c’est pourtant dans l’Est de la France qu’une femme maghrébine a été agressée dans la rue au seul motif qu’elle était voilée. Et depuis la fusillade d’Agen, d’autres coups de feu ont été tirés sur une autre mosquée en Aquitaine.

Tous les racismes ont la même odeur de mort !

Au petit jeu de la hiérarchisation des actes racistes nous ne jouerons pas. Face à l’agression d’une personne ou d’un groupe de personne, du seul fait de ses origines, de sa culture ou de sa religion, nous devons nous mobiliser, sans faire aucune différence entre les « catégories » de personnes visées. Mais force est de constater que les médias ont une autre attitude. Pour dire les choses plus clairement, quelles n’auraient pas été, et à juste titre, les manchettes de la presse nationale face à cinq coups de feu tirés sur une synagogue ? L’agression a été traitée comme un fait divers local. Pour prendre l’exemple du journal Le Monde, il s’est contenté de trois petites lignes perdues au milieu d’autres faits divers. Pire encore, alors que localement une forte mobilisation s’est organisée contre cette violence, ce journal n’en a fait aucun compte-rendu. Si pour nous il n’y a pas de différence dans le rejet du racisme sous toutes ses formes, cette « vigilance antiraciste sélective » recouvre en fait une utilisation politicienne des mobilisations contre le racisme.

Cet acte n’a été revendiqué par personne. Et il est probable que nous n’en saurons pas plus sur ses auteurs. Que ce soit un acte isolé ou que ce soit l’action d’un groupe plus structuré, la logique de cette aggression n’en serait pas fondamentalement différente. Il s’agit probablement de l’expression d’une haine envers des femmes et des hommes du seul fait de leur origine et de leur religion. En aucun cas, cet acte ne peut s’analyser comme une action isolée d’un déséquilibré. La montée en puissance ces dernières semaines d’aggressions islamophobes n’est pas indépendante du climat entretenu autour de la candidature de la Turquie à l’Union européenne. Les plus absurdes fantasmes sur l’invasion de l’Europe par les musulman(e)s sont remâchés continuellement. Même quand ils veulent se déguiser sous des apparences plus policées, la stigmatisation des populations étiquetées « islamistes » par tous ces politiciens bon chic bon genre alimente la haine. Cinq balles dans la porte d’une mosquée pourraient paraître anecdotiques. Mais n’oublions jamais que les grands massacres ont toujours été précédés de tels actes qui permettent de désinhiber leurs auteurs potentiels.

Islam et laïcité ?

Heureusement, localement une réaction s’est organisée. Elle a permis la tenue, samedi 8 janvier, d’une manifestation rassemblant plus de mille personnes (ce qui est beaucoup pour la ville d’Agen). Mais il est intéressant d’analyser la façon dont elle s’est déroulée. Au-delà de quelques déclarations de principe, les organisations « officielles » ont peu ou pas bougé. De son côté l’Association des musulmans de l’Agenais a pris les choses en main. Elle a invité les quelques associations que ses militants peuvent rencontrer dans les quartiers ou dans leur vie quotidienne : le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), le Comité Palestine, la Maison des chômeurs de l’Agenais, ainsi que la synagogue et l’évêché, à venir discuter de l’organisation de la manifestation. Ces deux institutions n’ont « bien entendu » pas pu se rendre à la réunion. Du coté des associations présentes, au moins une partie de leurs représentants, même s’ils n’y allaient pas en traînant les pieds, se demandaient où justement ils allaient les mettre (leurs pieds)...

Rapidement, les choses se sont clarifiées. Les lieux, dates, heures et parcours de la « marche silencieuse » (de la Mairie d’Agen à la mosquée) étaient déjà décidés. Les associations étaient invitées pour élaborer avec l’association cultuelle, le contenu des banderoles qui orneraient la manifestation. En introduction le responsable de l’association des musulmans a indiqué que « tous les Agenais qui rejetaient cette violence, qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens, laïcs ou athées, devaient pouvoir se reconnaître dans la manifestation ». De fait un objectif important de l’association, au-delà de la dénonciation de la violence, était l’affirmation que les musulmans étaient des citoyen(ne)s comme les autres et qu’ils avaient droit au même respect.

Quel bilan ?

La manifestation proprement dite s’est déroulée sans incident. La banderole de tête affirmait seulement « Non à la violence, non à l’intolérance, respect des lieux de culte » et celle de queue se contentant d’afficher « Liberté, Égalité, Fraternité ». Une manifestation importante, bon enfant. Comme il était à prévoir, la grande majorité des participants étaient des maghrébins, mais une minorité significative « d’européens », en grande partie des militants de la gauche sociale, permettait d’échapper au piège d’une manifestation « communautaire ». D’ailleurs tous les « européens » présents étaient accueillis très fraternellement dans la manifestation. Décision avait aussi était prise d’éviter toute « récupération », toute banderole signée par quelque parti politique que ce soit (en particulier islamistes ?). Et le service d’ordre, organisé par l’association des musulmans et intégrant des militants du comité Palestine, était aussi là pour veiller au grain sur ce sujet.

À l’issue de la manifestation des prises de paroles étaient proposées. En introduction le responsable de l’association cultuelle exposait sa position et exprimait en particulier son refus du communautarisme. Le maire (PS), le député (UDF), le rabbin, des responsables catholiques et des représentants des associations ayant soutenu la manifestation se sont exprimés. Tous ont été applaudi de façon « œcuménique ». Mais toutes ces interventions étaient plus « bêlantes » les unes que les autres (les racistes sont méchants) et toutes exprimaient leur solidarité avec la « communauté musulmane », notion qui venait justement d’être rejeté par les intéressés. Seule, l’intervention du Comité Palestine a détonnée. Non seulement elle se situait en dehors de toute logique communautariste, mais en rappelant « qu’ici, comme en Palestine ou partout ailleurs » les violences racistes sont liées à la misère et aux injustices, elle entendait affirmer que le combat contre le racisme ne pouvait pas se limiter à une dénonciation des « méchants ». Pas de justice, pas de paix !

Au final, cette manifestation met à mal les déclarations sur l’incapacité des immigrés musulmans à s’intégrer dans la société française. Et même si pour des militants athées un travail commun avec une association cultuelle n’a pas de sens dans la durée, la volonté implicite de l’Association des musulmans de l’Agenais de ne laisser aucun espace politique aux islamistes valait bien un bout de chemin avec elle. Enfin, l’expression d’une solidarité et d’une fraternité dans une manifestation commune laissera des traces et est nécessairement porteuse d’espoir.

Jacques Dubart (AL Agen)

 
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