Charlie Hebdo : Après l’émotion, passons à l’action

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Le carnage perpétré au siège de Charlie Hebdo et le meurtre de clients juifs dans un supermarché casher ont suscité une vague d’émotion légitime que nous partageons. Mais la colère ou la peur sont toujours mauvaises conseillères et il faut maintenant s’interroger sur les répercussions politiques de cette tuerie et démêler les discours pour tenter d’y voir clair.

Ne pas se montrer insensibles tout en gardant la tête froide est une gageure pour toutes celles et tous ceux qui ont été profondément choqués par les événements tragiques des 7, 8 et 9 janvier mais qui, dans le même temps, portent un regard critique sur la machine politico-médiatique si prompte à se mettre en marche pour proposer des idées toutes faites, étouffer les voix discordantes et fabriquer du consentement. Dans des circonstances aussi dramatiques, quand le poids de l’émotion est aussi écrasant, il n’est pas toujours évident de prendre du recul avant d’emboiter le pas aux politiciens professionnels et aux journalistes zélés qui définissent la parole officielle.

Ne pas se laisser embobiner par « l’unité nationale »

Dès le 7 janvier, Alternative libertaire a condamné les fanatiques de tout poil qui prétendent imposer par les armes leurs idées fumeuses. Dès le 7 janvier, de nombreux militantes et militants d’AL ont participé, sans se concerter, aux rassemblements spontanés qui ont eu lieu partout en France. Mais parfois la récupération politique est tellement grossière et l’hypocrisie saute tellement aux yeux qu’il est difficile de réfréner son indignation et d’aller défiler, comme si de rien n’était, derrière des dictateurs, des ennemis revendiqués de la liberté d’expression ou des dirigeants d’extrême droite aux mains sales. C’est pourquoi, durant le week-end des 10 et 11 janvier, les collectifs locaux d’AL ont fait le choix de se placer à contre courant et d’aller porter une voix discordante dans les rassemblements où l’instrumentalisation de l’émotion populaire semblait trop manifeste. Nous nous associons à l’émotion sincère et légitime de la grande majorité des 4 millions de personnes qui sont descendues dans la rue au cours de ce week-end mais nous ne pouvons accepter que cette émotion partagée soit utilisée pour redorer le blason de responsables politiques français ou de chefs d’État étrangers qui n’ont eu de cesse d’attiser les haines et les racismes. À Paris, le 11 janvier, nous avons ainsi refusé de marcher derrière la répression hongroise, l’extrême droite israélienne, l’autoritarisme russe ou la dictature gabonaise et nous avons préféré porter la contradiction, quitte à s’exposer aux réactions hostiles.

L’urgence d’une riposte antiraciste

Que les choses soient claires : il n’est pas question de jeter la pierre aux manifestants et l’enjeu n’est pas de distribuer des mauvais points aux organisations du mouvement social qui ont choisi de s’associer à cette manifestation. On ne va pas refaire le match. Mais il s’agit à présent de discuter collectivement des répercussions politiques de ce choc émotionnel qui a aggravé un climat raciste déjà très marqué et a sans doute précipité le basculement de certaines franges de la population dans le racisme antimusulmans. Mais, dans le même temps, de nombreuses voix discordantes s’élèvent et rencontrent un certain écho parmi toutes celles et tous ceux qui sont sensibles à la dénonciation des amalgames et des « représailles » islamophobes.

En tout état de cause, une course de vitesse est engagée contre l’extrême droite nationaliste qui cherche à faire porter la responsabilité de la tuerie à l’ensemble des musulmans. Alors que les discours islamophobes redoublent de violence, alors que les attaques se multiplient contre les musulmans et leurs lieux de culte, nous devons redoubler de vigilance et lutter pied à pied pour enrayer la progression du racisme. Nous devons ainsi démonter le double discours du FN qui laisse libre cours à sa haine des musulmans par la voix d’Aymeric Chauprade, conseiller de Marine Le Pen, mais qui condamne aussitôt ces « débordements » pour entretenir les illusions, manière habile de dire : « Oui, nous sommes islamophobes, mais il ne faut pas le crier sur tous les toits. » D’une manière détournée, le fait d’appeler les musulmans à se démarquer publiquement des terroristes islamistes ne fait que jeter de l’huile sur le feu puisque cela renforce l’idée d’une suspicion généralisée. Le même combat doit être mené contre celles et ceux qui instrumentalisent le ressentiment de la population racisée des quartiers populaires en désignant les juifs comme responsables de l’exploitation et de la misère. Les prétentions de l’extrême droite israélienne à représenter l’ensemble de la population juive mondiale facilitent d’ailleurs grandement le travail des tribuns antisémites. Afin de déconstruire le discours de l’affrontement entre la « communauté musulmane » et la « communauté » juive, l’une de nos tâches est donc de nous faire l’écho des prises de position des organisations laïques comme ­l’Union juive française pour la paix, qui dénonce les manœuvres de l’extrême droite sioniste. Il est de notre responsabilité de militantes et militants d’aller porter tous ces discours qui vont à l’encontre des idées reçues sur un prétendu « choc des civilisations » obligeant chacun à choisir son camp.

Contre les réponses autoritaires et répressives

À ce titre, les réponses proposées par les responsables politiques montrent bien leur méconnaissance complète des quartiers populaires : ce n’est pas en envoyant la police arrêter un élève dans un collège qu’on fera reculer les discours complotistes ou les postures de soutien au terrorisme religieux. Ce n’est pas en imposant une chape de plomb républicaine sur les établissements scolaires qu’on parviendra à nourrir la réflexion et à déconstruire les préjugés. La solution à la progression des idées réactionnaires, notamment d’origine religieuse, ce n’est pas le « rétablissement de l’autorité du maître », ce ne sont pas les minutes de silence obligatoires, ce sont les heures de dialogue et de débats.

Le pendant de cet autoritarisme crispé qui se drape de principes républicains, c’est l’annonce de mesures sécuritaires qui ont pourtant largement prouvé leur inefficacité. Quand on sait que le fanatisme religieux se nourrit avant tout du sentiment de rejet entretenu par des décennies d’exclusion sociale, de ghettoïsation, de discriminations, de violences policières, on ne peut qu’être effaré par le manque de lucidité politique de ceux qui nous gouvernent : ils nous proposent plus de répression alors que la prison, en plus d’être une aberration, contribue à fabriquer du terrorisme ; ils nous préparent à de nouvelles guerres alors que le fascisme religieux est le sous-produit des guerres menées par les puissances occidentales pour sécuriser leur approvisionnement en matières premières. Quand des gouvernants font mine de bomber le torse face au terrorisme alors que les groupes islamistes ont pendant longtemps été utilisés comme des pions par les puissances occidentales pour maintenir des rapports de forces régionaux, on ne peut que relever l’hypocrisie.

Si vraiment les responsables politiques voulaient lutter efficacement contre le terrorisme islamique, ils pourraient commencer par soutenir matériellement les forces progressistes qui luttent, sur le terrain, contre les troupes de l’État islamique et en particulier les combattants kurdes qui se battent contre Daech en Syrie dans l’indifférence quasi générale...

Secrétariat fédéral d’AL

 
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