Emili Cortavitarte Carral (Embat) et Jordi Font Marti (CGT) : «  Pousser, en Catalogne, vers un pouvoir populaire  »

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Catalogne : Essayer de comprendre

Face à la crise catalane de ces derniers mois, Alternative libertaire a témoigné de la sympathie pour le droit à l’autodétermination réclamé par une partie importante de la population.

La solidarité d’Alternative libertaire s’est manifestée par la participation à différents rassemblements en France, ou encore son intervention dans le cadre de réunions publiques unitaires.

Cette solidarité repose sur plusieurs principes  : tout d’abord, le droit pour le peuple catalan, comme pour tout peuple, de décider de son futur et de son destin  ; ensuite, notre opposition aux pratiques et méthodes utilisées par le gouvernement central de Madrid, qui, par son autoritarisme et les coups de matraques de la Guardia civil, rappelle que le spectre du franquisme plane toujours  ; enfin, un élément déterminant de notre soutien réside dans le fait qu’en Catalogne, sont parties prenantes du mouvement deux organisations avec lesquelles nous entretenons des relations suivies et de confiance  : la centrale anarcho-syndicaliste CGT, ainsi que l’organisation libertaire Embat.

Mais la situation catalane est complexe, avec l’existence d’une composante bourgeoise dans ce mouvement indépendantiste. Elle nous questionne, en tant qu’internationalistes et communistes libertaires.

Nous avons choisi de donner la parole à des acteurs et actrices du mouvement libertaire catalan. Avec ce mois-ci deux camarades investis dans le combat pour l’indépendance et le mois prochain l’interview d’une autre camarade de la CGT catalane, Araceli Prieto, qui propose une analyse différente.

Ces camarades, aux prises de positions contradictoires, nous permettront de nous faire une idée plus précise de la richesse et des limites de ce mouvement populaire catalan qui, par son caractère massif, a largement impressionné le mouvement social cet automne.

Jérémie Berthuin (AL Gard)


"Un combat marqué du sceau de l’auto-organisation, de rues qui vivent et crient leur désir de liberté”

Emili Cortavitarte Carral vit à Barcelone et milite au sein de l’organisation libertaire Embat. C’est aussi une figure historique de la centrale anarcho-syndicaliste, CGT. Il est, en outre, président de la Fondation Salvador Segui, qui édite nombre de livres sur l’histoire du mouvement libertaire ibérique.

Jordi Font Marti, quant à lui, est adhérent de la CGT de Tarragone et milite dans le secteur libertaire du parti d’extrême gauche catalaniste, la CUP.

Tous deux ont en commun d’avoir participé activement aux événements qui ont secoué la Catalogne ces derniers mois. Entretiens croisés.

Quel bilan dressez-vous des résultats des élections du Parlement catalan le 21 décembre dernier ?

Emili : En premier lieu, je noterai le haut niveau de participation (82%). En second lieu, je soulignerai la victoire partielle de Cuidadanos (C’s), nouvelle force politique de droite libérale, qui avec plus d’un million de votant-e-s (25,48 %) et 36 député-e-s est désormais le premier parti de Catalogne, avec notamment des suffrages massifs en provenance des villes les plus peuplées (Barcelone et Tarragone). Il est indéniable que le secteur non indépendantiste de la population lui a réservé ses bulletins de vote pour deux raisons : C’s a bénéficié du soutien de nombreux médias et des grandes entreprises espagnoles et catalanes ; il bénéficie d’une image de parti “propre”, non souillé par des histoires de corruption comme c’est le cas du Parti populaire (PP) du chef de gouvernement Mariano Rajoy. Enfin ces élections ont maintenu la position majoritaire des partis indépendantistes en nombre de sièges au Parlement catalan : Junts per Catalunya (JxCat) de Carles Puigdemont, 34 député-e-s et 21,75% des suffrages ; Esquerra republica de Catalunya (ERC), 32 (21,49%) ; Candidatura de unidad popular (CUP), 4 sièges (4,47%). Cette formation de la gauche radicale indépendantiste, a fortemment reculé perdant pas moins des deux tiers de ses député-e-s.

Jordi : L’explication la plus simple de cette baisse d’influence de la gauche radicale catalaniste est à rechercher dans la volonté de “vote utile” en faveur des partis indépendantistes plus modérés et respectables que la turbulente CUP. Des votes qui se sont portés naturellement vers la liste du président Puigdemont (JxCat), qui, bien qu’exilé, en Belgique, apparaît aux yeux de beaucoup comme le symbole de la résistance catalane.

Emili : En dernier lieu, notons le naufrage du PP (droite traditionnelle) qui est passé de 11 à 4 député-e-s avec 4,26% des suffrages. Dans le même temps, le Parti socialiste (PSC) se maintient (17 sièges) tandis que le versant catalan de Podemos, Catalunya en Comú-Podem, a perdu 3 sièges, passant de 11 à 8 député-e-s. Pour conclure, je mettrais en avant que s’est imposé un clivage et une logique étatiste avec pour alternative : l’Espagne ou la Catalogne. La répression a également pesée sur le scrutin avec la détention de leaders du camp indépendantiste et l’application de l’article 155 de la Constitution de mise sous tutelle de la Catalogne. Dans ce contexte, on peut regretter que les aspects sociétaux (chômage, santé, éducation ; services sociaux, précarité) ont été les grands absents des programmes et des enjeux électoraux.

Quelles perspectives ouvrent ces résultats pour le processus d’indépendance ?

Jordi : Je pense que la perspective d’une République catalane demeure plus que jamais l’objectif. Proclamée symboliquement par Puigdemont, celle-ci se doit d’être confortée. L’autre question en suspend demeure le retour de Puigdemont en Catalogne. Avec comme perspective inédite : une vraisemblable incarcération de celui-ci par le gouvernement de Madrid. En attendant, la répression, justifiée par la mise en pratique de l’article 155, se poursuit. Particulièrement visé-e-s, les enseignant-e-s de Catalogne, qui sont accusé-e-s par Madrid, de fomenter l’indépendantisme et le républicanisme auprès de leurs élèves. Idem pour la télévision catalane qui est désormais très surveillée, voire verrouillée.

Emili : D’un point de vue arithmétique, le secteur indépendantiste demeure majoritaire (70 sièges, soit plus que la majorité absolue qui est de 68 sièges). La question sera de savoir, quelle va être la tactique suivie par les partisans de l’indépendance, compte tenu du fait qu’ils et elles ont constaté l’absence de soutien des Etats membres de l’Union européenne et des institutions internationales. Face à cet isolement, quelle voix va choisir le bloc catalaniste ? Poursuivre sa dynamique revendicative en marge des institutions de l’Etat espagnol ? Revenir en arrière et pactiser avec le gouvernement de Madrid ? En même temps, il devra tenir compte d’une réalité lourde : nombre des leaders catalanistes sont soit en prison, soit en attente de procès. Autre facteur qui pèse pour la bourgeoisie pro-indépendantiste : le patronat catalan est opposé farouchement à toute option de sécession. Un autre aspect à prendre en compte est le recul du poids de la CUP. Parti aux prises de positions radicales, tant au niveau social qu’au niveau de sa proclamation unilatérale en faveur de l’indépendance, la CUP pouvait compter jusqu’alors sur 10 député-e-s, dont le vote était une des clefs quand il s’agissait de constituer une majorité réelle au sein du Parlement. Aujourd’hui avec ses 4 sièges, le soutien de la CUP n’est plus indispensable aux forces indépendantistes modérées (JxCat et ERC) pour disposer d’une majorité simple. Au delà des jeux politiciens au sein du Parlement, l’inconnue sera de savoir comment va réagir la rue. Les deux millions de votant-e-s indépendantistes vont-ils peser dans le rapport de force vers la rupture avec l’Etat espagnol ou accepteront-ils des positions médianes avec celui-ci ?

En France, dans le milieu militant radical, et libertaire en particulier, il peut sembler étonnant que des organisations se réclamant des idéaux anti-étatistes et anti-autoritaires puissent s’impliquer dans un mouvement interclassiste qui lutte pour la création d’un Etat catalan. Que répondrais tu à ces doutes ?

Jordi : L’expression d’un mouvement indépendantiste, lié à la gauche sociale, existe depuis les années 1970. Il est postérieur au catalanisme, en tant que tel, qui date de la fin du XIXesiècle. Néanmoins, cette expression de masse en faveur de l’indépendance est relativement récente. Il s’agit d’un mouvement, certes, interclassiste. Il recouvre cependant une véritable dimension sociale avec des propositions en profondeur, tant au niveau de la vie quotidienne qu’au niveau de la structure sociale de la Catalogne. C’est cette dimension sociale et alternative, et en partie anticapitaliste, qui fait que ce mouvement est aussi massif aujourd’hui avec de vraies racines au sein des classes populaires. Nous avons la conviction que ce mouvement peut fissurer le mur du pouvoir. Et nous pousserons jusqu’à ce qu’il cède. Ce type de situation où l’on a le sentiment que l’on peut changer le cours de l’Histoire et la vie, n’arrive qu’une fois tous les 100 ans. Aujourd’hui c’est en Catalogne que cela se passe et nous ne laisserons pas passer cette chance historique. Vu de l’extérieur, cela peut paraître étrange que des libertaires, anti-étatistes, comme nous, puissent être au coude à coude avec des personnes qui se mobilisent pour une Catalogne indépendante. Je vous invite à venir mettre un pied sur notre terre, et vous comprendrez assurément la profondeur de notre combat. Un combat marqué du sceau de l’auto-organisation, de rues qui vivent et crient leur désir de liberté.

Emili : Notre implication dans le mouvement se base fondamentalement sur le fait qu’une partie significative du peuple de Catalogne entend exercer son droit à l’autodétermination. Ce droit s’inscrit dans notre base théorique libertaire. Et nous nous devons d’être en accord avec ce droit inaliénable de tout peuple. Nous devons, à cet effet, le mettre en pratique quand il s’agit de peuples éloignés du continent européen, nous soutenons ainsi la lutte des peuples au Kurdistan, au Chiapas ou des Mapuche au Chili. Nous nous devons, tout autant, le mettre en pratique quand cette question se pose à nos portes : au Pays basque, en Corse ou en Catalogne. Bien sûr, pour nous, l’autodétermination n’est pas la simple séparation vis à vis de l’Etat espagnol, et ce d’autant qu’une Catalogne indépendante, se doterait probablement des mêmes structures et appliquerait une politique néo-libérale. De notre côté, dans le cadre d’une Catalogne libre, nous lutterions pour sa souveraineté alimentaire, energétique, politique et écologique, de sorte que le peuple se saississe du pouvoir et constitue une société sans classe et sans domination. On sait aussi, que toutes les révoltes sociales sont faites de forces contradictoires qui orientent le combat dans un sens ou dans l’autre. Nous considérons, néanmoins, qu’il est indispensable d’être présent et de pousser vers un pouvoir populaire authentique. Dans le cas présent, en tant qu’organisation libertaire, Embat, intervient depuis le 1er octobre parce que la lutte populaire nous semble légitime en faveur de son droit à décider de son destin, et ce contre un Etat central qui use de la violence et de la répression. Notre intervention, notamment, dans la grève du 3 octobre nous paraît fondamentale pour inscrire ce mouvement aussi sur un terrain de classe et de revendications sociales. Notre investissement au sein des CDR (Comités de défense du Référendum, devenus depuis, Comités de défense de la République) est aussi important puisque ceux-ci sont justemment l’expression démocratique du mouvement. Comités de base, constitués dans toutes les villes, quartiers, villages, les CDR regroupent des personnes très différentes (des militant-e-s d’extrême gauche comme des nationalistes bourgeois ou encore des personnes vierges de tout engagement militant). Il n’empêche que c’est dans ce cadre là, et lors des assemblées locales des CDR, que nous défendons nos options politiques : mise en avant d’un fonctionnement autogestionnaire et autonomie d’action et de décision des CDR sans attendre les consignes des grands partis politiques ou du “gouvernement” Puigdemont depuis Bruxelles ; mise au débat de questions plus profondes sur ce que l’on veut construire (municipalisme libertaire, communalisme, contrôle public de l’eau et de l’énergie, droit au logement, droits des immigré-e-s etc.). Pour résumer, il est essentiel pour nous de doter la population de réflexes autogestionnaires en terme de décisions et de projet de société, afin de contrer toute dérive bureaucratique où au final, ne décideraient du chemin à prendre que des professionnels de la politique.

Pour conclure, si vous deviez détacher des éléments positifs, en tant que libertaires, des événements de ces derniers mois, que mettriez vous en avant ?

Jordi : La participation massive de la population aux journées de grève générales (les 3 et 8 octobre) en défense de la République et contre la répression. Une lutte exemplaire, non violente et de masse, en faveur de la liberté. Le désir aussi d’en finir une fois pour toute avec ce régime monarchiste pro-franquiste.

Emili : Principalement la grève générale du 3 octobre 2017. Appelée par le syndicalisme alternatif et combatif (en premier lieu la CGT et la IAC), celle-ci avait une double cible : l’autoritarisme du gouvernement central de Madrid mais aussi, et c’est important de le noter, les politiques antisociales du gouvernement catalan. Une journée d’action qui a été majoritaire (9 millions d’heures grevées) et qui a vu, élément nouveau, descendre dans la rue, nombre de personnes qui n’étaient rattachées à aucun syndicat. Un succès inespéré, en tout cas, et ce d’autant que les syndicats bureaucratiques et majoritaires (UGT et CCOO) n’y appelaient pas. Dans le même ordre d’idée, je mettrais en avant, aussi, le manifeste unitaire des organisations anarcho-syndicalistes (CGT, CNT, Solidaridad Obrera) et anarchistes (Embat, Heura Negra, Negres Tempestes, Oca Negra) : “Nous choisissons de lutter”. Une première, tant le mouvement libertaire catalan est marqué par les divisions et le sectarisme.

Propos recuillis et traduits par Jérémie Berthuin (AL Gard)

 
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