1834 : La révolte des canuts est écrasée

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Le 9 avril 1834, à Lyon, débute la seconde révolte des canuts, ces ouvriers de l’industrie de la soie. Cette nouvelle insurrection, pendant laquelle cette industrie particulière et insoumise joue sa survie sur les barricades, est écrasée le 15 avril, dans un bain de sang, par les bandes armées de l’État du roi Louis-Philippe.

Dans les années 1830, les canuts comptaient environ 30 000 compagnons, 8 000 chefs d’ateliers travaillant pour la plupart à domicile, et quelques 750 fabricants et négociants, appelés « soyeux », qui fournissaient la matière première, passaient commande aux chefs d’atelier qu’ils payaient à la pièce. En général, le chef d’atelier est propriétaire des métiers à tisser et le prix des façons est partagé à peu près équitablement avec les quelques ouvriers qu’il emploie. Beaucoup de femmes et d’enfants sont employé-e-s dans ces ateliers ou pour des tâches annexes (livraisons…), ce qui fait que près de la moitié de l’agglomération lyonnaise vit de la soie. Cette organisation en de multiples petits ateliers indépendants, que l’on surnomme « la Fabrique », parait alors archaïque pour les capitalistes qui aimeraient développer de grandes manufactures concentrées.

La grève insurrectionnelle de 1831

Peu à peu, les soyeux, c’est-à-dire les capitalistes, tentent d’instaurer une mise en concurrence entre les différents chefs d’atelier pour faire baisser le tarif à la pièce. Mais ces derniers et leurs compagnons s’opposent aux tarifs de plus en plus misérables et s’organisent. Une organisation paramilitaire semi secrète, « les Volontaires du Rhône », est constituée en juillet et août 1831, sous la direction de Jacques Lacombe, chef d’atelier. Parallèlement, les canuts font appel au préfet du département, Louis Bouvier-Du Molard et obtiennent qu’une commission paritaire fixe le tarif minimum à la pièce. Le refus d’appliquer ce tarif par une partie des soyeux, sous prétexte de concurrence internationale et de contrainte du marché, pousse les ouvriers et ouvrières de la soie à se mettre en grève le 20 novembre. Le lendemain, la garde nationale tire sur les grévistes au cœur de la Croix-Rousse.

Le 22 novembre, près de 350 ouvriers des quartiers de la Guillotière et des Brotteaux portent secours aux canuts de la Croix-Rousse, rejoints par une grande partie de la garde nationale composée de citoyens issus de familles ouvrières. Dans la presqu’île et tout autour de Bellecour, la bataille fait rage, les armureries sont pillées et les barricades érigées. Partout le drapeau noir, signe de deuil, avec l’inscription : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant » flotte sur la ville. Les victimes sont nombreuses, hommes, femmes, vieillards et beaucoup d’enfants de 14 à 18 ans. On compte 69 morts chez les insurgé-e-s pour le double de blessé.es. Les militaires dénombreront plus de 100 morts dont 8 officiers et 263 blessé.es.

Le prolétariat lyonnais devient maître des faubourgs et de la ville. L’hôtel de ville est occupé par les émeutiers qui constituent un comité insurrectionnel. Le préfet se claquemure derrière les grilles de la préfecture. Lyon est sans gouvernement !

Victoire inutile

Mais sans programme, les canuts ne savent comment exploiter leur victoire, permettant ainsi aux autorités de reprendre rapidement le contrôle de la situation. Le préfet promet la révision du tarif des façons. Dès lors, s’annonce un retour à la normale et l’état-major provisoire formé par les canuts donne sa démission au préfet le 29 novembre. Le maréchal Soult, ministre de la Guerre, et le duc d’Orléans, fils du roi, accompagnés de 10 000 hommes reprennent la ville, sans résistance de la part des émeutiers. La garde nationale est dissoute et la révolte enrayée.

Quelques vagues promesses ont suffi à faire abandonner les positions conquises et reprendre le travail. Ces promesses ne sont évidemment pas tenues : le tarif à la pièce est vite oublié, avec la destitution du préfet par le gouvernement de Casimir Périer ! Mais il est certain que les ouvriers et ouvrières tirent vite la conclusion que Louis Philippe est l’allié de leurs adversaires, ces soyeux qui s’enrichissent sur le fruit de leur travail. Dans les salons bourgeois, le mépris de la classe laborieuse s’affiche ouvertement. Saint-Marc Girardin, conseiller d’état, affirme : « La sédition de Lyon de 1831 a révélé un grave secret, celui de la lutte intestine qui a lieu dans la société entre la classe qui possède et celle qui ne possède pas. Notre société commerciale et industrielle a sa plaie comme toutes les autres sociétés. Cette plaie, ce sont les ouvriers. Point de fabrique sans ouvriers, et avec une population d’ouvriers toujours croissante et toujours nécessiteuse, point de repos pour la société (...) Les barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase, ils sont dans les faubourgs de nos villes manufacturières. » [1]

Les leçons d’une défaite

Si la révolte de 1831 laisse un goût amer aux ouvriers lyonnais, les 28 mois qui suivent la révolte de 1831, leur permettent aussi d’approfondir leur conscience de classe, liant leur combat à celui du mouvement républicain clandestin, qui aspire à une république sociale se démarquant clairement de la république bourgeoise.

La loi Le Chapelier de 1791 leur interdisant de former des syndicats, les canuts s’organisèrent secrètement en associations mutualistes. Instruments de lutte et de résistance à l’oppression, ces associations servent de cadre au mouvement revendicatif. Elles passent de 250 membres fin 1831 à 2400 membres, répartis en onze centrales en 1833. À cela s’ajoute aussi la société des compagnons ferrandiniers [2] (400 à 420 membres) qui tenait à la fois du compagnonnage et du mutuellisme.

Mais le gouvernement commence à évoquer une loi contre les associations. L’Écho de la Fabrique (journal des canuts, traversé par les idées de Fourier, des saint-simoniens et des premiers socialistes) dans son article « Du droit à la coalition » le 8 décembre 1833, interpelle le gouvernement d’un ton menaçant : « Gardez vous enfin de sortir l’épée du fourreau ; car il est écrit, a dit un ancien, que celui qui a tiré l’épée périra par l’épée. Les travailleurs en ont assez de subir la loi du plus fort, la loi du capital. »  [3]

L’Écho ne cesse d’inciter les travailleurs à adhérer aux associations. Les mutuellistes concluent des pactes avec d’autres groupements de métiers, « scellant ainsi l’alliance tacite qui les avaient unis aux jours de combat » comme le dira Fernand Rude [4].

En décembre 1833, le conseil des présidents de la structure mutuelliste est jugé trop « mou », trop « conservateur », on lui reproche de ne pas relayer comme il doit le faire les appels à solidarité, et notamment une proposition de suspension des travaux pour sept fabricants de peluches qui avaient abaissé les tarifs de 25 centimes par aune [5]. Le conseil des présidents est destitué mais jamais remplacé. C’est le conseil exécutif seul qui, suite à une nouvelle baisse des tarifs des ouvriers de la peluche et des châles, proposera aux mutuellistes « l’arrestation totale des métiers ».

La grève générale de 1834

Le 14 février 1834, environ 60 000 ouvriers et ouvrières des quelque 25 000 métiers arrêtent le travail. On n’avait jamais vu un mouvement d’une telle ampleur. C’est la première grève générale moderne du monde ouvrier en France. Mais la reprise du travail est votée à 1 382 voix contre 545 et 414 abstentions presque dix jours plus tard, après que 162 fabricants ont accepté les revendications. Le dimanche 23 février, L’Écho de la Fabrique annonce : « Demain, partout les travaux auront recommencé ! »

À la suite de cette coalition, 13 meneurs de grève (trois compagnons ferrandiniers et dix chefs d’ateliers, dont six membres du conseil exécutif) sont arrêtés. De plus, à Paris, on discute d’une loi visant à interdire les associations républicaines. L’Écho de la Fabrique ne cessera plus du 16 février au 30 mars de fustiger le gouvernement et ses lois scélérates sur les associations. Le journal est poursuivi devant le tribunal correctionnel pour sept numéros « traitant de matière politique ».

Le 5 avril, à l’hôtel de Chevrière dans le quartier Saint-Jean, a lieu le procès des 13 meneurs de grève. La salle d’audience est comble, et beaucoup de monde attend à l’extérieur. Un faux témoignage certainement diligenté par la police accule les accusés et sème la révolte au sein même du tribunal. Le président renvoie le jugement au 9 avril, et lève la séance.

Le lendemain, 8 000 à 10 000 personnes défilent à l’enterrement d’un camarade de la société du Devoir mutuel. Le 8 avril, le conseil exécutif du Devoir mutuel fera approuver la grève générale pour le 9 avril, jour du procès des « Treize ». Il est aussi décidé de riposter en cas d’attaque par l’armée.

Sanglante semaine

Le 9 avril, dès 3 heures du matin, la police et les troupes armées sont sur le pied de guerre. L’hôtel de ville et la préfecture, fermés, sont garnis de fantassins et de dragons. Sur la place Bellecour, l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie et le génie sont rassemblés autour du quartier général. Les pièces de canons, mèches allumées entourent les quatre coins de la place. Dès 9 heures, la foule se rassemble au pied de l’hôtel Chevrières pour se rendre au procès. Alors que l’avocat commence sa plaidoirie, se font entendre les premières détonations. La foule effrayée se disperse dans les rues adjacentes, et sans sommation, les soldats s’amusent (c’est bien le mot) à tirer sur les civils, laissant à terre plusieurs hommes, femmes et enfants. C’est alors que retentit, travers toutes les rues de la ville « Aux armes citoyens, on égorge nos frères ».

Sur les pentes de la Croix-Rousse, de la place Rouville à la montée Saint-Sébastien, autour de la montée des Carmélites et celle de la Grande-Côte, les canuts se retranchent et forment des barricades. La caserne du Bon Pasteur, rue Tolozan (aujourd’hui Pierre-Blanc), est prise d’assaut par les insurgés, ouvriers et républicains, qui y établissent leur quartier général. Dans les quartiers ouvriers de Saint-Georges à Saint-Paul, mais aussi aux Cordeliers, aux Brotteaux, les insurgés battent le feu avec acharnement. Les troupes du général Aymard, elles, détiennent la préfecture, la place Bellecour et toute la partie sud de la presqu’île.

Dans la nuit du 9 au 10 avril, les chefs de section de la Société des droits de l’homme, association républicaine du quartier de la Guillotière, décident l’insurrection pour le lendemain.

Devant la grande organisation des insurgés, le ministre de l’Intérieur Adolphe Thiers entreprend de faire retirer les troupes du centre-ville, car les barricades empêchent la coordination militaire. Il fait encercler la ville et entreprend de reprendre celle-ci, quartier par quartier.

Mais le 10 avril, la fusillade reprend de bon matin et l’insurrection gagne Saint-Just. Le drapeau noir flotte sur Fourvière, l’Antiquaille, Saint-Nizier, et Vaise. Enfin, la Guillotière se soulève à son tour, quelques canuts perchés sur les toits font reculer deux compagnies d’infanterie. La mairie est prise, et l’église Saint-Louis sonne inlassablement le tocsin, signifiant aux insurgés de Lyon que la Guillotière les a rejoints dans la lutte.

Ecrasés sous les bombes

Ne pouvant combattre dans les rues, l’armée décide d’écraser les barricades sous les obus de l’artillerie. Le général Aymard fait balayer la Grande rue de la Guillotière à coups de canons. Ses soldats, rejoints par les renforts, n’ont plus qu’à passer par les armes les insurgés ou simples citoyens survivants. Des crimes d’une rare barbarie sont perpétrés.

Face à plus de 10 000 hommes en armes, les insurgés qui comptent peut-être 10 fois moins de combattants et combattantes, avec peut-être 300 fusils, ont besoin de renforts et de munitions. Ils organisent alors des expéditions pour rallier d’autres villages. À Villeurbanne, 60 à 80 hommes armés de fusils et de fourches prennent d’assaut la caserne de gendarmerie, la maison Verne et la mairie, pour récupérer des armes. Si les villages de Villeurbanne, Sainte-Foy-lès-Lyon et Oullins prêtent main forte aux insurgés, de nombreux villages comme Vénissieux, St Priest et Saint-Symphorien-d’Ozon refusent de prendre part à la révolte.

Le 11 avril, la Croix-Rousse parvient à enrayer une nouvelle attaque avec quinze ouvriers. Les derniers insurgés à la Guillotière continuent à sonner le tocsin. Il faut trois colonnes militaires pour détruire définitivement le quartier le plus pauvre de Lyon. Il ne restera plus rien de la « Guille », entièrement brûlée pour venir à bout de 150 insurgés dont la moitié n’était armée que de fourches.

Le 12 avril, à Vaise, les troupes encerclent les mutins. Les soldats poursuivent, tuent et blessent les fuyards et le reste de la population. Seize personnes, dont femmes et enfants, sont assassinées dans une seule maison de la rue Projetée. Aux Cordeliers, les soldats reprennent la fabrique de poudre et de balles des insurgés. Douze ouvriers sont massacrés dans la nef de l’église.

Le 13 avril, il ne reste guère que 200 personnes et 70 vieux fusils en faction sur la Croix-Rousse qui parviennent néanmoins à repousser les troupes. Dans la nuit du 14 au 15 avril, les derniers canuts insurgés décident de se rendre en espérant que l’armée cesse ainsi de s’en prendre à toute la population.

Les documents les plus fiables recensent 131 militaires morts pour environ 200 civils, ainsi que 600 blessés. Près de 500 personnes sont arrêtées et condamnées à de très lourdes peines de prison ou à la déportation. Les soyeux tentent dans les années suivantes de disperser les métiers à tisser dans la campagne pour contourner les canuts, ce qui n’empêche pas une nouvelle révolte en 1848. Dans les années 1850, les capitalistes de la soie ouvrent de grandes usines, avec des métiers mécaniques, et se passent de plus en plus des ateliers indépendants. Si les canuts disparaissent progressivement à la fin du XIXe siècle, leurs luttes inspirent les analyses marxistes, et servent d’exemple à Bakounine dans son ouvrage L’empire Knouto-Germanique et la révolution sociale.

Marie-Line (AL Lyon)

Sources :

  • Fernand Rude, Les révoltes des canuts, La Découverte, 2001.
  • Revue Carré Rouge, n° 44, novembre 2010.
  • Genton, Greppo et Allut : « La vérité sur les évènements de Lyon au mois d’avril 1834 », archives municipales, avril 1834.
  • Jacques Perdu, La révolte des Canuts, Les Amis de Spartacus, 2010.

[1Journal des débats, 8 décembre 1831.

[2Les ferrandiniers fabriquent des étoffes de soie et de laine.

[3L’intégralité de L’Écho de la Fabrique, et d’autres journaux ouvriers lyonnais de cette époque, est disponible en ligne : echo-fabrique.ens-lyon.fr.

[4Fernand Rude, Les révoltes des canuts, La Découverte, 2001.

[5L’aune est une mesure, aussi appelée « coudée », équivalente à 1,188 mètre.

 
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