Nécrologie : Pierre Morain, « pas français, ouvrier »

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En 1955, le premier Français incarcéré pour son soutien aux indépendantistes était un jeune ouvrier communiste libertaire. Il vient de nous quitter à l’âge de 83 ans.

« Non, je ne suis pas français, je suis ouvrier. » C’est ce que répondit Pierre Morain, à l’été 1955, au juge qui s’étonnait de le voir, « seul Français dans le box des accusés », au milieu de dix-neuf Algériens. Cette fière saillie passa au-dessus de la tête du magistrat, qui lui colla de la prison ferme, faisant de lui le premier Français condamné pour son soutien aux indépendantistes algériens.

Morain était alors un jeune travailleur du bâtiment – carreleur – militant à la Fédération communiste libertaire (FCL). À l’image de cette organisation, c’était une tête brûlée, toujours prêt à se mettre en danger pour la cause révolutionnaire. Sur la requête du Mouvement national algérien (MNA), la FCL lui avait demandé, en avril 1955, de s’installer à Roubaix pour constituer un comité de soutien aux indépendantistes. Il n’en avait guère eu le temps. Remis en liberté en mars 1956, Pierre Morain avait accompagné la FCL dans la lutte clandestine, avant de se faire arrêter pour un attentat contre des locaux d’extrême droite à Paris XVe. Il ne devait sortir de prison qu’en avril 1959, après avoir épousé Suzanne Gouillardon, également militante FCL, avec qui il devait passer le reste de sa vie.

Installé dans la Nièvre alors que la FCL était démantelée par la répression, Pierre Morain poursuivit son soutien actif aux Algériens. Autour de Mai 68, il fut attiré quelque temps par le dynamisme des maoïstes de la Gauche prolétarienne, avant de se rapprocher en 1974 de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA). Installé en 1976 dans le Larzac, le couple Morain ne resta pas les bras ballants : soutien aux Kanaks dans les années 1980, à la Confédération paysanne dans les années 1990, au peuple palestinien dans les années 2000.

Pierre s’est éteint le 28 mai, à l’âge de 83 ans. Ses obsèques ont été suivies par près de 200 personnes venues de tout le Larzac et de plus loin. Des militantes et des militants d’horizons variés – Alternative libertaire, Confédération paysanne, Faucheurs d’OGM, École émancipée, Campagne civile pour la protection du peuple palestinien – étaient présents et ont lu des allocutions souvent émouvantes. Citons notamment celles d’un ancien prisonnier palestinien, et le message transmis par Jean-Claude Amara (Droits devant !!) et par Jean-Baptiste Eyrault (Dal). Notre camarade Daniel (AL Paris-Sud) a transmis un message de Line Caminade (ex-FCL) et a raconté sa rencontre avec le couple Morain en 2000, pour le film Une résistance oubliée , sur le combat libertaire contre la guerre d’Algérie.

Après quelques chansons antimilitaristes comme La Butte rouge et Le Déserteur, les présents ont fait à Pierre l’hommage d’une ultime Internationale tandis que le cercueil était porté en terre. Nous assurons sa compagne Suzanne et sa fille Éliane de toute notre amitié.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

 
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