Non-rentables de tous les pays, unissez-vous !

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Dans l’article que nous reproduisons ici [2], Robert Kurz évoque, à l’occasion de l’Agenda 2010 du gouvernement Schröder [3] -une réduction drastique des dépenses du système d’indemnisation des chômeurs allemands-, la logique aveugle et insensible du capital dont la folie de la rentabilité n’est rien d’autre qu’hostile à la vie même.

Pour l’humanité, le capitalisme ne constitue pas une chance mais bel et bien une menace. Voilà ce que commencent à sentir même ceux qui gagnent leur vie un peu mieux que les autres. La logique qui fonde ce système est aussi simple que brutale : n’ont le droit d’exister que ceux qui sont rentables ou que ce qui est rentable.

Le profit, à lui seul, ne suffit pas ; il doit correspondre au niveau des normes de rentabilité. Et cette barre, aujourd’hui, est placée de plus en plus haut, en fonction des exigences du capitalisme financier. Cela signifie deux choses : d’abord, le capital a une soif insatiable de travail humain censé se transformer en toujours plus de capital afin de satisfaire la fin en soi irrationnelle de la valorisation. De ce point de vue, les hommes sont un simple matériau, de la « force de travail », rien de plus. Ensuite, le travail n’est valable qu’au niveau de la rentabilité. La soif capitaliste qui vise à sucer la force vitale des hommes doit se soumettre à cette exigence. Cette brutalité fondamentale est en quelque sorte tapie dans l’inconscient du cadre systémique. Elle est si cruelle que personne ne veut la voir : nul manager, nul politicien, nul idéologue. Mais elle existe et, en fin de compte, elle ne dit rien d’autre que ceci : fondamentalement, ceux qui sont inaptes au travail ne méritent pas de vivre. Cela concernerait tous les enfants et les adolescents encore inaptes au travail -à moins qu’on puisse les faire mourir à la tâche sitôt qu’ils sont en âge de marcher. La même chose vaut pour tous les malades, les handicapés, etc., qui ne sont que des facteurs de dépense. S’y ajouteraient bien évidemment tous les vieux, devenus inaptes au travail -à moins que, d’une manière ou d’une autre, ils soient encore valorisables sur leur lit de mort. Enfin viendraient les chômeurs, qui par là même deviennent « superflus ».

Les faux frais du capitalisme

La logique capitaliste ne prononce pas seulement ce verdict contre les individus, mais aussi contre les domaines et institutions correspondants : l’éducation, la formation, les soins, l’assistance, la santé, l’art, la culture, etc., apparaissent comme des faux frais à éliminer. Évidemment, toute société qui suivrait cette logique jusqu’au bout s’effondrerait immédiatement. Mais telle est bien la logique du capital, aussi aveugle et insensible qu’un processus physique. Pour que le capitalisme laisse en vie l’humanité en tant que matériau de sa propre faim insatiable, il faut ruser avec lui. Ainsi, la survie et, partant, ses « nécessités non rentables » incombaient à l’origine aux seules femmes. Non pas que le procès de valorisation dédaignerait la chair féminine ou encore « leurs nerfs, leurs muscles et leur cerveau » (Marx), mais, quand elles travaillent, les femmes se voient alors infliger un double fardeau. Que ce soit dans les sociétés capitalistes d’État de l’ancien bloc de l’Est, dans les centres occidentaux ou les bidonvilles du tiers-monde, la corvée de reproduction pour la partie de la vie qui, au sens capitaliste, « ne mérite pas d’exister » commençait et commence toujours « après le boulot ». Les femmes, à elles seules, se seraient effondrées sous ce fardeau, ou bien la société se serait dissoute. C’est pourquoi l’Etat dut aider, en dehors de tout critère de rentabilité, les domaines secondaires et dérivés de la « vie qui ne mérite pas d’exister » à se remplumer à coups d’impôts, de taxes et de systèmes de protection sociale, donc, en quelque sorte, en procédant à des « prélèvements » sur la partie rentable du procès de valorisation. L’étendue de ces prélèvements valut à l’Etat d’être considéré comme plus ou moins « social ». Quant aux anciens critiques du capitalisme, leurs revendications se limitaient dans une large mesure à la quantité de ces prélèvements, alors que la terrible logique de base demeurait, elle, intacte dans l’obscurité. La chose fut possible (avec des interruptions dues aux crises) tant que le procès de valorisation se trouvait historiquement dans sa phase ascendante, réussissant à pomper toujours plus de travail rentable. Mais cette expansion s’est arrêtée avec la troisième révolution industrielle. La barre de la rentabilité est placée trop haut, et toujours plus d’individus aptes au travail sont écartés. Par conséquent, les prélèvements sur la valorisation en faveur des secteurs secondaires se tarissent. Restée cachée jusqu’ici, la tête de Méduse de la logique capitaliste la plus profonde devient visible. Partout dans le monde, les non-rentables se voient confrontés au fait qu’ils « ne méritent pas d’exister », que ce soit de façon relative ou absolue. Avec une logique impitoyable, ce sont d’abord les chômeurs de longue durée qui sont frappés, les enfants et les adolescents, les malades, les handicapés et les personnes âgées.

La résistance sociale sacrifiée

Cette évolution s’effectue plus ou moins rapidement selon les pays et leur position au sein du marché mondial, mais rien ne saurait faire dévier cette évolution de la direction qu’elle a prise. Cela vaut également pour l’Allemagne, devenue, du point de vue capitaliste, un pays qui n’est plus que « relativement » riche : les prestations des systèmes de protection sociale sont revues à la baisse ; on procède à des coupes claires dans le système de santé publique, les systèmes d’assistance aux malades et aux personnes âgées ; on grignote les retraites et on ferme des crèches. Dans les écoles, le plâtre tombe des murs, tandis que le matériel pédagogique est en train de vieillir et de pourrir. On ne voit pas la fin de ce naufrage, alors que, sans cesse, de nouveaux plans d’économies voient le jour. Silencieusement, c’est toute la reproduction sociale qui se couvre de givre. Agenda 2010 est un agenda de la folie rentabilisatrice dont la marge de manœuvre est devenue trop étroite et qui, de ce fait, ne connaît plus de limites, qu’elles soient sociales ou éthiques. Les élites économico-politiques ne font que renvoyer à la physique muette de la société capitaliste. Quant à l’ancienne critique du capitalisme qui ne vise qu’à prélever sur la valorisation, elle est désemparée et sombre. Les anciens spécialistes ès améliorations sociales s’emploient désormais à limiter les dégâts en matière de détériorations en y apportant des retouches cosmétiques. Les supposés fossoyeurs du capitalisme ont muté en fossoyeurs supplétifs de la société humaine. Dans les nouvelles conditions historiques, l’ancien rôle des syndicalistes et des sociaux-démocrates, en termes de contenu social, s’est renversé en son contraire.

Que le résultat de la résistance contre Agenda 2010 serait faible, on pouvait s’y attendre. Le qualifier de « compromis bidon » serait flatteur. Là où l’exercice du pouvoir devrait être sacrifié au nom de la résistance sociale, c’est à l’inverse la résistance sociale que l’on sacrifie au nom de l’exercice du pouvoir. Mais on n’en restera pas à cet agenda. Ce que l’on essaie de nous vendre comme sacrifice pour le supposé maintien substantiel des secteurs « non-rentables » de la vie n’est qu’une étape sur le chemin qui mène à l’impasse historique de l’auto-cannibalisme capitaliste. Ce système, dans toute son hostilité à la vie, ne se laisse plus abuser par la ruse. C’est l’absurde principe de rentabilité même qui doit tomber : non-rentables de tous les pays, unissez-vous !

Robert Kurtz, mai 2003

Robert Kurz a été l’animateur jusqu’au début de 2004 de la revue théorique allemande Krisis (Pour une critique de la société marchande) et participe depuis à une nouvelle publication, Exit [1].

En français, on peut lire son anthologie de textes commentés, Lire Marx (La Balustrade, 2002) "les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXIe siècle". Il est aussi le co-auteur du remarqué Manifeste contre le travail (Lignes, 2002) - une théorie critique du capitalisme néo-libéral - et d’une sévère analyse des thèses récentes d’Antonio Negri et Michael Hardt, Les habits neufs de l’Empire (Lignes, 2003).

Ce nouveau livre rassemble un choix d’articles écrits pour la presse entre 1994 et 2003 qui constituent des "chroniques du capitalisme mondialisé en crise".

Les catastrophes écologiques et les désordres mondiaux qui font notre actualité y sont présentés dans leur vrai cadre : celui d’un mode de production capitaliste en voie d’implosion.

[1Sur les motifs de cette rupture, lire la mise au point de la revue Temps Critiques : Division sexuelle de la théorie chez Krisis. Egalement : Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn, L’évanescence de la valeur. Une présentation critique du Groupe Krisis, Paris, l’Harmattan, 2004.

[2Robert Kurz, Avis aux naufragés, Paris, Lignes/Manifeste, 2005 (182 pages, 17 euros). Les articles publiés ici ne reflète pas nécessairement les orientations d’Alternative libertaire. Les intertitres sont de la rédaction.

[3L’Agenda 2010 est un programme de coupes claires dans le système d’assurance-chômage. L’objectif de leur inspirateur, Peter Hartz (DRH de Volkswagen), est de diviser par quatre le coût des allocations chômage. Selon Gerhard Schröder, il s’agit d’ encourager les responsabilités individuelles et exiger de chacun une plus grande contribution ! (N.D.T.)

 
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