PACA : contre les idées admises sur le vote d’extrême droite

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Le recueil Vote en PACA. Les élections 2002 en PACA, paru il y a quelques mois déjà, sous la direction de Christophe Traïni, contient une série d’essais relatifs au « séisme » d’avril 2002 dans une région qui est, comme nul ne l’ignore, un des bastions électoraux du FN. Une belle claque aux idées reçues sur la question.

Étant devenu, depuis plus de vingt ans, un des principaux acteurs du jeu de la démocratie libérale/parlementaire, voire un parti électoraliste [1], le FN (et son surgeon mégrétiste) est, comme tel, justiciable d’une analyse menée avec les outils habituels de la sociologie électorale, à l’image de tous les autres partis électoralistes, au rang desquels il faut compter, évidemment, les quelques partis trotskistes qui ont fait des rendez-vous électoraux les temps forts de leur activité.

C’est à une analyse de ce genre que se sont attelés les auteurs du recueil Vote en PACA. Les élections 2002 en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, paru il y a quelques mois déjà, sous la direction de Christophe Traïni, aux éditions Karthala. De ce livre, qui contient une série d’essais relatifs au « séisme » d’avril 2002 dans une région qui est, comme nul ne l’ignore, un des bastions électoraux du FN, nous ne retiendrons ici que les articles qui se rapportent, en totalité ou en partie, aux soubassements sociaux du vote d’extrême droite.

Ainsi, dans la contribution d’Erwan Sommerer [2], qui ne concerne qu’indirectement le vote d’extrême droite, on trouvera de quoi infirmer des thèses qui reposent plus, à l’évidence, sur des a priori idéologiques que sur des analyses rigoureuses. Les données statistiques dont l’auteur fait état [3] enseignent que, à rebours de ce que prétend la pseudo-théorie des « vases communicants » entre l’ex-électorat du PCF et celui du FN, les circonscriptions où le PCF (ou son candidat à la présidentielle) a perdu en 2002 le plus d’électeurs, l’extrême droite enregistre une progression très limitée. Plus significatif encore : dans les deux circonscriptions toulonnaises où le PCF connaît son plus grand déclin, non seulement l’extrême droite n’en bénéficie pas, mais, bien au contraire, elle enregistre elle aussi des pertes non négligeables. S’il existe indéniablement une contribution ouvrière au vote d’extrême droite, il ne convient donc pas de l’attribuer - du moins dans la région PACA - aux « déçus du PCF, mais plus sûrement à des secteurs ouvriers peu formés et sans doute éloignés, par tradition, des partis de gauche [4]. Les éléments apportés par cet auteur sont suffisamment probants, semble-t-il, pour qu’on puisse remiser au magasin des idées fausses une thèse très prisée, pour des raisons assez évidentes, par une grande majorité des politologues et autres experts qui encombrent régulièrement les médias.

Si E. Sommerer prend de biais la question de l’assise populaire du vote d’extrême droite, Christophe Traïni [5] l’aborde, lui, plus directement, en partant des articles parus au lendemain du « séisme électoral » du 21 avril 2002, dont les auteurs reprenaient à l’envi les habituelles analyses du vote d’extrême droite : « chômage, conditions de vie et insécurité expliquent les scores de Le Pen », lisait-on dans Le Monde du 28 mai 2002, auquel Le Figaro faisait chorus, en affirmant que « le vote Le Pen dessine une France des métropoles urbaines en crise, de la violence et de l’insécurité ». [6]

Or, l’étude à laquelle procède Traïni fait voir que ces « explications » du vote d’extrême droite par la « désespérance sociale » - peut-être valables ailleurs - ne résistent pas à une analyse sérieuse de l’implantation des partis d’extrême droite dans la région PACA. Contrairement aux « évidences » admises par les analystes politiques, il s’avère que les circonscriptions où le leader du FN a connu ses plus fortes avancées électorales au printemps 2002 ne sont pas ces zones urbaines marquées par une plus forte présence du chômage, de l’immigration et de « l’insécurité », mais bel et bien des circonscriptions qui, comme Orange, Brignoles, Fréjus, Gap ou Châteaurenard, « pourraient assez aisément constituer les étapes d’un circuit touristique au cœur d’une Provence des plus cossues » (p. 27). C’est encore dans ces zones socialement favorisées, rappelle Traïni, que, en 1995, le recul de Le Pen par rapport à 1988 avait été le plus faible.

Néanmoins, l’auteur est bien conscient de ce que la force des « stéréotypes misérabilistes » relatifs au vote FN pourrait induire le lecteur à « percevoir le vote du 21 avril 2002 comme un cas particulièrement exceptionnel » (p. 33) et à le tenir pour une sorte d’exception à une « règle » bien connue. Or, l’analyse sociale du vote d’extrême droite dans les années antérieures au choc du 21 avril établit, sans aucune équivoque possible, que le « séisme » du printemps 2002 ne fait que prolonger une tendance structurelle fort éloignée de la vision « misérabiliste » en vogue dans les médias. De fait, Traïni montre que les résultats établis par les tenants de ce qu’il nomme la « théorie en usage » procèdent du choix, passablement absurde, de réfléchir à partir de scores mesurés en pourcentages des votes exprimés, bien que les variations de la participation électorale les rendent tout à fait inutilisables. Prenant en compte le total des voix cumulées, et non des pourcentages pratiquement dénués de sens, les analyses menées par Traïni attestent que, à l’instar de ce que laisse apparaître l’examen du vote du 21 avril, « les contributions les plus faibles au vote d’extrême droite proviennent bel et bien des circonscriptions les plus urbaines de Marseille et de Toulon », exactement à l’opposé de ce que suggèrent les commentaires cités plus haut, très représentatifs du discours dominant au sein des médias français, nationaux et locaux.

Les conclusions auxquelles parvient l’auteur ne doivent pas induire, bien sûr, à nier le caractère « populaire » d’une partie de l’électorat d’extrême droite dans la région étudiée ni à sous-estimer la capacité de son leader « à séduire un électorat effectivement confronté à des difficultés sociales ». Mais il convient, précise-t-il, « de ne pas attribuer à ce dernier la responsabilité exclusive des succès du FN » (p. 46). Le renoncement à une interprétation des succès des partis d’extrême droite à partir des « stéréotypes misérabilistes les plus usuels » permet d’ailleurs de faire apparaître que la base électorale de l’extrême droite en région PACA n’est, somme toute, pas fondamentalement différente de celle des partis de la droite « modérée ».

Un excellent livre, comme on voit, qui, prenant à rebrousse-poil des thèses admises sans discussion ni examen, tranche sur les produits habituels de la sociologie électorale. Il appelle, sans aucun doute, la mise en œuvre d’enquêtes du même type dans les autres régions où existe une forte présence électorale de l’extrême droite, qui pourraient confirmer, ou démentir, la généralité des observations du présent ouvrage, et aider, du coup, à mieux comprendre les ressorts de l’appui donné à l’extrême droite française par une partie significative de l’électorat de ce pays.

Miguel Chueca

[1Miguel Chueca

[22. Erwan Sommerer, Déclin du Parti communiste : la faute aux extrêmes ? Hue face à la concurrence trotskiste et au gaucho-lepénisme, p. 49-72. On lira, en particulier, le chapitre « PCF et extrême droite : l’hypothèse du gaucho-lepénisme », p. 61-65.

[33. Nous ne citons ici, bien sûr, que quelques-unes des données les plus éloquentes sur lesquelles l’auteur a fondé les thèses de son essai.

[44. À cet égard, il n’est sans doute pas inutile de rappeler que les partis de gauche n’ont jamais attiré la totalité de la classe ouvrière française, qui ne s’est jamais distinguée non plus par un fort taux de syndicalisation. Par ailleurs, les livres de Gérard Noiriel sur l’immigration en France ou celui, plus récent, de Laurent Dornel - La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Hachette Littératures, 2004 - ont mis en lumière l’existence de sentiments xénophobes puissants au sein des classes populaires françaises et l’ancienneté des discours sur l’ »identité nationale" et la « préférence nationale ».

[55. Christophe Traïni, L’épicentre d’un « séisme électoral ». Le vote Front national en région PACA, p. 21-48.

[66. On notera dans ces deux citations la même insistance sur « l’insécurité » comme une des causes du vote en faveur du leader d’extrême droite français, insistance par laquelle les analystes viennent redoubler cette campagne de mise en condition de l’opinion menée de concert, tout au long de l’année qui précéda l’élection du printemps 2002, par les médias et la classe politique autour du thème du « sentiment d’insécurité ». On comprend mieux, dans ces conditions, l’attachement des médias à la « vision misérabiliste » du vote d’extrême droite qui semblait légitimer a posteriori le choix du thème de la campagne et, du coup, les exonérait de toute responsabilité dans le « séisme électoral » d’avril 2002.

 
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