Sur le voile, le féminisme, la laïcité et les lois d’exclusion

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Il faut s’opposer à la loi Ferry d’exclusion des jeunes filles voilées, qui instrumentalise pour ce faire la laïcité et le féminisme. Le combat laïque et féministe n’a pas besoin de telles lois contre-productives, pas plus qu’il n’a intérêt, pour s’y opposer, à faire alliance avec des associations religieuses, ou à modérer ses critiques contre le voile, institution patriarcale et rétrograde. Explications.

La manifestation féministe du 6 mars 2004 a, de nouveau, été dominée par la question du foulard islamique. Cette manifestation a été préparée dans les tensions et les divisions nées de la loi Ferry sur les signes religieux « ostensibles » à l’école.

De ce point de vue, la droite a remporté une grande victoire puisqu’elle a réussi à provoquer des fractures très importantes entre les féministes, mais aussi dans le corps enseignant et dans l’extrême gauche :
- d’une part les pro-loi (UMP, PS, Lutte ouvrière, Ni Putes ni soumises, la revue Prochoix) ;
- d’autre part les antiloi qui gardent un silence dangereux sur l’oppression religieuse (le courant issu de Socialisme par en bas dans la LCR, le collectif Une école pour tou(te)s, sans parler évidemment des religieux en tous genres, catholiques et musulmans principalement) ;
- pour finir les antiloi qui, comme Alternative libertaire [1], la majorité de la LCR, l’Union syndicale Solidaires et nombre de féministes, qui s’opposent à la loi d’exclusion tout en dénonçant le caractère rétrograde et oppresseur du foulard islamique [2].

Mais notre position, « ni loi ni voile » pour la simplifier, n’est pas suffisamment audible, dans un débat où les positions caricaturales sont encouragées par le battage médiatique. On est soit pour l’exclusion des élèves, comme l’UMP, le PS et LO, quitte à partir dans une fuite en avant ridicule (prohibition du bandana, de la barbe « d’une certaine longueur », etc.), soit on est « pour laisser faire les islamistes ». Il faut donc repréciser notre position.

Des motivations douteuses

Tout d’abord, levons une ambiguïté : la loi de prohibition des signes religieux « ostensibles » à l’école vise essentiellement le foulard islamique. Il est à l’origine du débat, et ce sont uniquement les jeunes filles musulmanes qui le portent qui seront touchées par la loi, même si celle-ci se présente comme « générale ». La droite au gouvernement ne se soucie ni de laïcité ni de féminisme, la seule motivation - inconsciente ou non - à cette loi est raciste. En visant exclusivement le voile, c’est l’ensemble des musulman(e)s - et, dans les fantasmes de la droite, les Arabes en général - qui est stigmatisé. Les gens qui, à gauche, manifestent leur soutien à la loi Ferry en croyant bien faire, se trompent de combat. Ils et elles ne serviront que de caution « laïque » aux manipulations de la droite, en soutenant une loi qui n’est pas antipatriarcale, et qui nuira au combat féministe.

Pour exclure des élèves, car c’est bien de cela dont il s’agit, il faut de très sérieuses justifications : violences, viol ou comportement mettant en danger d’autres personnes. Mais aucun des arguments qui militent pour la prohibition du foulard islamique dans les écoles, donc pour l’exclusion des jeunes filles qui refusent de le retirer, ne résiste à l’examen.

Ces arguments, qui peuvent être ceux des « supporters de gauche » de la loi Ferry, sont de deux ordres :

- antireligieux : c’est l’idée que le communautarisme ne doit pas pénétrer ce sanctuaire qu’est l’école. En premier lieu, on peut ironiser sur l’idée que l’école ou toute autre institution puisse être un « sanctuaire » préservé des débats et des tensions qui traversent la société.

Mais cet argument de « lutte contre le communautarisme religieux » est tout simplement faux. Car que pèsent une poignée de filles voilées à l’école [3], en comparaison des véritables « zones de non-droit » laïc que représentent l’Alsace-Moselle, les Dom-Tom, le financement public des établissements scolaires religieux ou la tolérance pour les aumôneries catholiques des lycées ? Chaque année, ce sont des centaines de milliers d’élèves qui subissent la loi et le prosélytisme des curés, pasteurs et autres rabbins. Donc l’argument antireligieux est inique, et ne justifie pas l’exclusion des élèves.

- antipatriarcal : c’est l’idée que le voile, étant un symbole d’oppression de la femme avant d’être un symbole religieux [4], doit être combattu, et que sa prohibition à l’école est un point d’appui pour les jeunes filles qui veulent s’en émanciper.

Trois objections à cet argument.

Premièrement, la société est envahie d’images dégradantes pour les femmes – en premier lieu la publicité sexiste (dont l’injonction au régime permanent obligatoire ou aux artifices pour garder l’air jeune), mais également la quasi-totalité du cinéma pornographique – en regard desquelles la passion mise dans la lutte contre le voile semble irrationnelle.

Deuxièmement, si le voile, comme l’écrit le rapport Stasi, « traduit objectivement l’aliénation des femmes », alors c’est en tout lieu qu’il devrait être prohibé, et pas seulement dans un improbable « sanctuaire » scolaire. C’est ce que firent le président Mustapha Kemal en Turquie en 1924 et le shah en Iran en 1935, et c’était une autre paire de manches qu’en France en 2003.

Troisièmement, les adeptes de l’exclusion « au nom de la libération des femmes » ne s’interrogent-ils pas sur les conséquences d’une loi qui frappera uniquement des femmes, épargnant donc les responsables - masculins - de l’oppression patriarcale ? Donc l’argument antipatriarcal est fallacieux et ne justifie pas davantage l’exclusion des élèves.

Communistes libertaires, nous devons combattre le voile, comme toute oppression religieuse et patriarcale, mais nous refusons que des élèves soient exclues des écoles « pour l’exemple ». De ce point de vue, cette loi est contre-productive ; elle dessert notre combat. Loi raciste, elle favorisera la crispation identitaire et, de symbole d’oppression, elle risque de donner au voile une aura subversive, encourageant le port « volontaire » du voile. Aujourd’hui, par le dialogue, l’Éducation nationale enregistre « vingt cas litigieux » par an - un chiffre dérisoire -, demain, combien ?

Attention aux alliances dangereuses

Terminons en expliquant ce qui fait divergence entre AL et une partie des « antiloi », dont le collectif Une école pour tou(te)s. Ce collectif a voulu réunir ensemble des laïcs et des religieux opposés à la loi Ferry. On y trouve ainsi associées des associations féministes (Femmes publiques, Femmes plurielles...), laïques de gauche (MRAP, Mouvement de l’immigration et des banlieues, Association des travailleurs maghrébins de France, JCR, Droits devant !!...), et confessionnelles (Collectif des musulmans de France, Étudiants musulmans de France, Jeunes musulmans de France...).

Comme notre camarade Thierry (AL Transcom) l’écrivait dans la Lettre des Ami(e)s d’AL de décembre 2003 au sujet de l’affaire Tariq Ramadan et du Forum social européen, nous voyons un danger à associer dans des combats politiques les religieux en tant que religieux. Et d’autant plus sur une question où ils sont à la fois juges et parties [5]. Que des associations ou des personnalités religieuses soutiennent des luttes sociales (on pense entre autres à Jacques Gaillot), c’est une chose. Mais qu’on s’associe avec elles sur ce qu’elles considèrent comme leur terrain, c’est favoriser leur reconnaissance en tant qu’acteurs politiques, et nous nous y refusons. La lutte doit rester maîtrisée par les organisations laïques.

Edith Soboul (secrétariat national d’AL)


L’EXCEPTION ALSACIENNE ET COLONIALE

Dans le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la Moselle, la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905 n’a jamais été appliquée, bien que ces départements soient revenus dans le giron de l’État français en 1919. Le Concordat signé en 1801 entre Napoléon Bonaparte et le pape y prévaut toujours et, dans la lignée de cette philosophie, l’État y rémunère les ministres du culte catholique (vicaires et curés), ceux des cultes protestants (pasteurs et inspecteurs luthériens) depuis 1852, enfin ceux du culte israélite (rabbins) depuis 1831. Ils bénéficient également d’un logement de fonction ou d’une indemnité de logement. Les cours de religion sont inscrits au programme, et les élèves sont obligés de demander une dérogation pour ne pas avoir à les subir. Dans l’académie de Strasbourg, 66% des collégiens demandaient la dispense en 1999, et 96% des lycéens. La plupart des Dom-Tom ont également un statut exceptionnel, issu d’une ordonnance de 1828, fruit du colonialisme, puisque les curés y sont payés par l’État. Militer pour l’application de la loi de 1905 dans tous ces départements et territoires devrait constituer une priorité pour un combat laïc et émancipateur, plutôt que faire l’union sacrée avec un gouvernement qui pour rien au monde n’est décidé à faire reculer la religion dans ces « zones de non-droit » laïc.


LUTTE OUVRIÈRE : FRONT RÉPUBLICAIN

La direction de LO, si prompte d’habitude à dénoncer la compromission des révolutionnaires avec les partis bourgeois dans des « fronts républicains », s’estcurieusement mise, depuis le début de l’affaire du voile à la remorque du PS et de l’UMP. Le 6 mars 2004 à Paris, des militant(e)s de LO participaient au cortège des Ni Putes ni soumises (NPNS). On pouvait y voir Arlette Laguiller (LO) bras dessus bras dessous avec la présidente de NPNS Fadela Amara, l’écologiste de droite Corinne Lepage, le chevènementiste Georges Sarre et la ministre de Raffarin, Nicole Guedj (secrétaire d’État aux « Programmes immobiliers de la Justice » : la construction de prisons !!!).

Tandis que le camion podium de Skyrock passait de la musique en boucle, un unique mot d’ordre était scandé : contre les filles voilées à l’école. Alors que le Collectif national Droits des femmes (CNDF) avait mis l’accent sur les attaques antisociales dont les femmes sont les premières victimes, NPNS avait refusé de signer l’appel à la manif, jugé « trop antigouvernemental ». LO, aveuglée par son obsession antivoile, lui a emboîté le pas, en arguant que « seules les NPNS avaient un langage clair sur le voile », en évacuant le fait que tout ce consensus est en premier lieu dirigé contre une population musulmane stigmatisée. Cette affaire illustre un recul des conceptions de classe et antiracistes.

[1] Position débattue et adoptée à la coordination nationale d’AL du 10 janvier 2004.

[2] Nous combattons l’oppression, pas les opprimé(e)s. Il est tout à fait possible que des femmes parfaitement émancipées portent volontairement le voile. Quel que soit le sens qu’elles donnent à leur geste, il faut cependant dire qu’elles portent le symbole d’une oppression multimillénaire. C’est pourquoi on crée une confusion dangereuse en déclarant que des femmes peuvent être à la fois voilées et féministes. Par là on sape le combat, entre autres, des militantes d’Iran ou d’Afghanistan qui s’efforcent aujourd’hui encore d’abolir cette marque infamante de leur condition.

[3] En 2003, 1200 cas dans toute la France, dont 20 litigieux, et 4 exclusions, selon les chiffres du gouvernement (Le Monde du 12-12-2003). Un chiffre stable depuis 1989. Ce qui signifie qu’après discussion avec leurs professeurs, 98,3% des élèves voilées auraient accepté de retirer leur voile à l’école.

[4] Ce qui est vrai, historiquement. Selon des coutumes répandues dans le Bassin méditerranéen et qui remontent à la Mésopotamie du XIIe siècle avant JC, le voile symbolisait l’infériorité de la femme par rapport à l’homme. Ce sont les chrétiens qui ont théorisé les premiers la nécessité de voiler les femmes durant la prière (dans les Epîtres aux Corinthiens de saint Paul). Mais le Coran, pour sa part, est muet sur la question. Lire à ce sujet l’excellente synthèse de Mohamed Kaci, dans Libération du 10-12-03. On peut cependant considérer que cette coutume patriarcale jamais répandue durablement dans le christianisme (hormis chez les nonnes) a été intégrée par l’islam.

[5] Sans aller jusqu’à dire que tou(te)s les membres du collectif Une école pour tou(te)s adhèrent à l’idée qu’on peut rééditer les axes d’alliance des années 60-70 entre le mouvement ouvrier et la théologie de la libération ou les « cathos de gauche ». Une idée obsolète, parce qu’à l’époque les idées socialistes étaient montantes, et le catholicisme une puissance sur le déclin, alors que le mouvement ouvrier n’est plus dans ce rapport de force avec la fraction « progressiste » des islamistes. D’autre part, l’idée que l’islam politique est un allié objectif contre l’impérialisme est défendue par le Socialist Worker Party (SWP) britannique dont se réclament les militant(e)s issu(e)s de Socialisme par en bas (Speb) qui ont intégré la LCR en janvier 2004. « Là où les islamistes sont dans l’opposition, notre règle de conduite doit être : avec les islamistes parfois, avec l’État jamais », écrivait en 1994 Chris Harman, un des dirigeants du SWP dans un article qui fera date.

 
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