Syrie : Pour la révolution, contre l’éclatement

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Depuis le mois de mars, le formidable mouvement de contestation du régime de Bachar El Assad ne faiblit pas, en dépit d’une répression sanglante. Le régime baasiste n’en a sûrement plus pour longtemps, mais le risque de tension communautaire et de guerre civile n’est pas à négliger.

En Syrie, la révolte sanctionne l’échec des réformes politiques et économiques entreprises par Bachar El Assad depuis son arrivée au pouvoir en 2000. Quelques timides mesures ont d’abord suscité l’espoir d’une véritable rupture avec l’ère autoritaire marquée par la figure du père, Hafez El Assad. Mais les réformes politiques ont été rapidement repoussées au profit de réformes de libéralisation économique. Ce sont elles qui ont constitué la véritable rupture avec l’ancienne politique socialiste du pays. Elles ont accompagné la dégradation des politiques sociales, la réduction des subventions et l’augmentation des prix. Le taux de chômage réel avoisine désormais les 20 %.

Face aux conséquences sociales des réformes et aux carences de l’administration, les autorités tentaient jusqu’ici de détourner habilement l’attention de l’opinion publique sur la crise économique mondiale ou sur l’immigration irakienne... [1]. Ces facteurs n’ont pourtant pas permis au mouvement actuel de se doter d’une coloration sociale.

En Syrie, les syndicats doivent être affiliés à la GFTU (Fédération générale des syndicats), officiellement indépendante, mais financée par le gouvernement et étroitement liée au pouvoir en place. Il est extrêmement difficile de convoquer une grève légale en Syrie. La tentative du régime de créer des tensions communautaires afin de diviser le mouvement de contestation risque par ailleurs de nuire à la possibilité d’une solidarité de classe.

Un risque de tensions communautaires

Comment les divisions communautaires jouent-elles dans les rapports de force actuels ? L’Armée syrienne libre (ASL), créée en juillet, s’abreuve des défections régulières au sein de l’armée officielle. Ces défections semblent concerner une majorité de soldats sunnites alors que les alaouites feraient davantage preuve de loyalisme.

La création de l’ASL a débuté avec le refus de membres de l’armée d’obéir aux ordres de tir à bout portant. Ceux des militaires obéissant immédiatement aux ordres sont recrutés dans des groupes d’élites exclusivement alaouites. Les gradés « libres » sont cependant aussi bien sunnites qu’alaouites. Les populations fuyant la répression à Homs suivraient aussi des migrations communautaires ; les alaouites et chrétiens gagneraient la ville côtière de Tartous, dans une région plus favorable au maintien du régime en place, tandis que les sunnites se replieraient dans les zones rurales à proximité de Homs. Des personnalités sunnites et alaouites de Homs auraient publié en novembre un appel dénonçant des assassinats et des kidnappings reposant sur des motivations sectaires [2].

Les protestations ne semblent pas toucher la région du Jezireh, située au nord du pays, pourtant peuplée de Kurdes traditionnellement hostiles au régime baasiste, idéologie socialiste prônant le nationalisme arabe.

Dès le début des contestations, le régime a offert en signe d’apaisement, une réforme très longtemps espérée : après avoir mené une politique d’arabisation forcenée et de retrait de la nationalité syrienne aux Kurdes, il a redonné à plus de 60 000 d’entre eux une existence officielle. Le régime semble ainsi avoir efficacement garanti le calme dans la région. Il va jusqu’à jouer désormais une carte antiturque par la reconnaissance du PKK. Il espère sans doute s’attirer la sympathie de Kurdes redevenus syriens du jour au lendemain, prévenant une intervention turque qui pourrait être comprise comme une invasion aussi bien par les Kurdes que par les Arméniens de Syrie.

Les chrétiens de Syrie semblent, de leur côté, demeurer dans une posture d’observation. Le régime, dirigé par des alaouites, s’est bâti une image de protecteur des minorités (essentiellement chiite, alaouite, chrétienne et druze) et de sécularisation. Il n’hésite pas à brandir la menace du chaos et du morcellement communautaire de la Syrie pour défendre sa légitimité. Ce scénario n’est pas à écarter, comme pour le cas irakien, et les chrétiens craignent que la déstabilisation du régime menace leur situation.

Refuser les ingérences impérialistes

Si beaucoup de Syriens éprouvent de la sympathie pour le mouvement de protestation contre la dictature, la réticence à le rejoindre existe aussi – sans doute par peur d’un futur chaos politique. Pour rassurer la population, le Conseil national syrien (CNS) propose le projet d’une Syrie « séculaire » (ou madaniya), le mot « laïc », étant largement compris par les Syriens comme synonyme d’« antireligieux ». La solution séculaire du CNS est pour le moment acceptée par les Frères musulmans qui siègent au Conseil [3].

Actuellement, il est difficile de mesurer l’influence exacte des Frères musulmans auprès de la population, majoritairement sunnite. Ces derniers ont récemment déclaré qu’ils accepteraient une intervention turque. Il faut du coup se méfier des velléités d’ingérence émanant des puissances impérialistes. Si l’urgence humanitaire pousse l’opposition syrienne elle-même à accepter de plus en plus l’idée de certaines formes d’interventions extérieures, il ne faut pas oublier que l’immixtion occidentale ne fera que grever la construction d’une Syrie nouvelle et diviser les Syriens.

L’intrusion durable de l’Occident dans une région si instable porterait au cœur de la vie politique syrienne les divisions qui déchirent le Moyen-Orient dans sa globalité, comme c’est déjà le cas au Liban. Il s’agit pour le mouvement de contestation d’éviter l’introduction des intérêts occidentaux tout autant que les divisions internes.

Nico Pasadena (AL Montreuil) et Salima (Paris)

[1Salam Kawakibi, « Syrie, entre contestation civile et politique », Etat des résistances dans le Sud, Syllepse, 2010.

[2Ammar Abdulhamid, voir Syrianrevolutiondigest.blogspot.com

[3Déclaration, de Burhan Ghalioun, président du CNS sur France 24, le 12 octobre 2011

 
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