Guérilla anarchiste au Kurdistan : « Une lutte non pour le martyre, mais pour la vie »

Version imprimable de cet article Version imprimable


Un entretien-fleuve avec les volontaires de l’IRPGF, une unité anarchiste intégrée aux YPG. Sur la lutte armée, le jeu des alliances, l’autodiscipline milicienne, le lien avec les populations civiles et les projets libertaires au Rojava.

À la fin du mois de mars 2017, la nouvelle se répandait qu’un nouveau groupe de guérilla anarchiste avait été formé au Kurdistan syrien (Rojava), l’International Revolutionary People’s Guerilla Forces (IRPGF, Forces de guérilla internationales révolutionnaires et populaires). Leur émergence a relancé les discussions à propos de la participation anarchiste à la résistance kurde et à la lutte armée comme stratégie de transformation sociale. Le site web Crimethinc.com a réalisé avec eux une très longue interview dans des conditions difficiles. Alternative libertaire, qui ne partage pas nécessairement les positions de l’IRPGF, en propose une adaptation en français, expurgée de ses redondances. 

Cela fait des années que les forces kurdes accueillent des volontaires internationaux. Comment cela se joue-t-il dans la pratique ? Vous considérez-vous comme des acteurs égaux et autonomes dans les combats et la transformation de la société ? Ou bien, vous sentez-vous davantage comme des renforts alliés à leur défense ?

Toutes et tous les volontaires internationaux ne sont pas venus pour les mêmes raisons. Cela fait des dizaines d’années que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en accueille, dont des combattantes et des combattants issus de l’Organisation de Libération de la Palestine et de l’Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie (ASALA).

Récemment, c’est la montée de Daech (ISIS) en Irak et en Syrie, la tentative de génocide des Yézidis du Sinjar et la bataille de Kobanê, qui ont suscité le plus d’engagements. Mais avec des motivations des plus diverses. Le groupe Lions of Rojava, par exemple, a plutôt attiré des « militaros », de droite et religieux. Dans le même temps, des maoïstes de Turquie, membres du MLKP et du TKP/ML sont arrivé.es au Rojava – on les retrouve au sein des Forces unies de libération (BÖG) au Rojava, mais aussi au Bakur (Kurdistan de Turquie).

L’IRPGF a été constitué en mars 2017.

Ainsi, simultanément, pendant ces mois cruciaux à Kobanê, des fondamentalistes chrétiens, des fascistes et des islamophobes se sont battus côte à côte avec des communistes et des socialistes turcs et internationaux, et même quelques anarchistes. Beaucoup, cependant, n’étaient ni réactionnaires ni révolutionnaires et se définissaient simplement comme antifascistes, ami.es de la cause kurde, féministes, démocrates ou supporters du projet confédéraliste. Aujourd’hui la situation a évolué sur le terrain et beaucoup de réacs ont quitté les YPG-YPJ, mais le mélange reste éclectique.

Dans la pratique, les volontaires internationaux sont affectés à différentes unités, sur critères. Les vétérans de l’armée, par exemple, peuvent intégrer des unités (tabûrs) requérant une solide expérience militaire, comme celles de snipers (suîkast) et de sabotage (sabotaj). Les internationaux qui viennent se battre, pour des raisons idéologiques, pour l’anarchisme, le communisme ou le socialisme, peuvent aller s’entraîner dans l’un des camps du PKK en Turquie et se battre dans une unité de guérilla. La plupart, cependant, rejoignent les YPG-YPJ, aux côtés des combattantes et combattants kurdes, arabes, yézidis, arméniens, assyriens et autres au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS).

La position sociale des internationaux par rapport aux autochtones est complexe. Pour les habitantes et les habitants du Rojava, c’est gratifiant que des gens viennent les défendre alors que le monde entier, depuis près d’un siècle, a tourné le dos à leur espoir d’autonomie et d’autodétermination. Mais il y a aussi une sorte d’atmosphère de quasi-glorification des Occidentaux venus se battre, la sensation qu’on peut avoir d’être vus comme des trophées et, parfois, d’être un peu maternés.

Bien sûr, tout le monde ne le ressent pas de la même façon. Il y a celles et ceux qui aiment se montrer à visage découvert, arme à la main et se gargarisent de leurs « exploits ». Et il y a celles et ceux qui préfèrent rester masqués pour des raisons politiques et pratiques. Il ne fait aucun doute qu’à l’âge du selfie et des réseaux sociaux, certains internationaux ont utilisé le conflit au Rojava pour leur publicité personnelle. D’autres ont pu gagner de l’argent en vendant des livres. Cet opportunisme et cet aventurisme ne concernent qu’une petite minorité. Même si on leur sait gré d’avoir fait connaître la révolution à un large public, cela rappelle que ceux et celles qui viennent ici peuvent, dans la plupart des cas, oublier la lutte et avoir le privilège de revenir à la vie normale. Il y a aussi la catégorie des touristes de guerre qui viennent pour l’amour du risque, qui veulent une expérience militaire. Certains ont même servi dans la Légion étrangère française. Interrogés sur ce qu’ils feraient après le Rojava, ils évoquaient l’Ukraine ou la Birmanie… pour continuer à se battre.

Le drapeau de l’IRPGF.

Bon nombre de volontaires internationaux, en particulier chez les Occidentaux, ont une position sociale relativement privilégiée au Rojava. Ils et elles y sont dans les conditions d’une « lutte sécure », comme nous l’analysons à l’IRPGF. En effet, comme cette guerre est soutenue par les États-Unis et les puissances occidentales, ils et elles sont sûrs de ne pas subir de représailles à leur retour, même si les organisations apoïstes [1], sont officiellement classées « terroristes ».

Deux exceptions : les ressortissantes et les ressortissants turcs, qui vont être traqués par Ankara, et les maoïstes espagnols du PML(RC), qui ont été emprisonnés et ont vu leurs locaux fermés en Espagne. En dehors de ces deux cas, l’immense majorité des volontaires internationaux ici, sont à l’abri des poursuites dans leur pays.

Cet exemple rappelle celui des intellectuels et militants qui applaudissent aux conflits lointains, mais ne sont prêts en rien à sacrifier leur confort, même au bénéfice d’un renforcement des luttes chez eux. Certaines et certains internationaux peuvent venir au Rojava pour faire le révolutionnaire pendant six mois ou un an, se faire applaudir, puis repartir mener une existence normale. Cela pose question, même si c’est une minorité, et qu’il ne faut pas dénigrer l’action de ceux et celles qui ne restent que quelques mois. De fait, ils et elles mettent réellement leur vie en danger. Et certains vont apprendre des choses, s’ouvrir de nouvelles perspectives, et poursuivront la lutte chez eux de multiples façons.

L’expérience de la lutte a transformé certains internationaux. Souvent, c’est en positif, par exemple quand ils assimilent le rôle clef de l’émancipation des femmes. Plus rarement, c’est en négatif, quand ils dénigrent les compétences militaires des Kurdes, clament que la révolution va échouer, et que leur séjour au Rojava n’a pas rassasié leur soif de batailles.

Qu’adviendra-t-il de ces internationaux lorsque les puissances impérialistes tourneront le dos au Rojava ? Seront-ils prêts à combattre l’armée turque ? Ou états-unienne ? Cela reste à voir.

Solidarité de l’IRGPF avec le mouvement squatteur à Athènes, le 3 avril 2017.

Loin de cette catégorie de volontaires, il y a celles et ceux qui sont venues avec une conscience politique, et une vision claire des enjeux idéologiques et géopolitiques. La concentration de combattantes et de combattants communistes, socialistes et anarchistes ici est unique au monde. Ce qui permet des innovations comme le Bataillon international de libération (International Freedom Battalion, IFB), l’entraînement et les opérations en commun. Cela fait aussi rôder le spectre d’une Histoire qui peut se répéter...

Celles et ceux qui viennent au Rojava par conviction politique peuvent participer, à égalité avec les Kurdes, à la guerre et à la transformation de la société. Les autres – de moins en moins nombreux –, ne veulent pas de cette égalité, ou peuvent se montrer arrogants. Les échanges peuvent être tendus, voire virer à la confrontation physique.

En tant qu’IRPGF, nous nous considérons comme des allié.es venu.es en renfort, et comme des participant.es à la fois égaux et autonomes. Ces deux termes d’égalité et d’autonomie ne s’excluent pas, mais il faut reconnaître que notre autonomie est parfois limitée. Nous sommes partie prenante d’une lutte qui nous dépasse, dans une structure militaire et au sein d’un jeu d’alliances semi-formalisé.

Nous sommes sous le commandement des FDS, qui collaborent avec l’armée états-unienne et d’autres dans l’offensive contre Daech. C’est purement pragmatique et ça ne change rien, bien évidemment, à notre opinion sur les États-Unis : ils sont autant notre ennemi que Daech – ou que n’importe quel État, du reste. Mais vu la responsabilité de la politique étrangère états-unienne dans l’émergence de l’Etat islamique, c’est bien la moindre des choses que Washington le combatte à présent.

Campagne de solidarité avec le Bataillon international de libération

Si l’on fait abstraction des alliances et des enjeux régionaux, cette lutte mérite qu’on la soutienne. Ce dont nous faisons en ce moment l’apprentissage pratique, c’est de la relation de l’anarchisme révolutionnaire internationaliste à une lutte autochtone, mais inscrite dans mouvement révolutionnaire transfrontalier.

Comme nous sommes engagés dans la lutte armée, nous avons peu de temps pour soutenir des projets libertaires dans la société civile. Mais la transformation sociale ne se limite pas à cela. Par exemple, les villageois arabes du voisinage viennent quotidiennement sur notre base pour échanger leur production de lait et de yaourt, et nous leur fournissons du sucre et d’autres produits dont ils manquent. Cette entraide crée un lien de solidarité, que nous entretenons également avec les quelques familles arméniennes de la région. Le simple fait de boire le thé avec quelqu’un ou de l’embrasser sur la joue, c’est le premier pas vers une relation de long terme, qui contribuera à fonder des projets de transformation sociale.

Cela fait déjà quelque temps que certains volontaires internationaux, notamment anarchistes et communistes, disposent de leurs propres structures au Rojava. Pourquoi ? Quel rapport avez-vous avec les structures kurdes ?

Ce n’est pas si nouveau que ça. Il faut avoir à l’esprit l’histoire de la gauche turque et la multiplicité des groupes armés qui opèrent dans la région. Au sein de la gauche turque, en particulier celle qui est impliqué dans la lutte armée et dans la guérilla, les relations ont beaucoup changé ces dernières années. L’époque de la haine sanglante entre groupes rivaux est révolue.

L’Etat turc s’est révélé plus fort et plus stable que prévu. La vaste majorité de la population turque n’est pas entrée en lutte comme le supposait la « nécessité historique » du dogme marxiste-léniniste. La puissance d’Erdogan a poussé les partis à s’unir pour lutter ensemble. Il y avait déjà eu des précédents. Plusieurs organisations, dont la principale, le PKK, s’étaient entraidées dans les montagnes anatoliennes, partageant les ressources, s’entraînant ensemble, menant des opérations conjointes. Le 6 mars 2016, 10 organisations d’extrême gauche ont uni leurs groupes armés sous une bannière commune : le Mouvement révolutionnaire uni du peuple (Halkların Birleşik Devrim Hareketi, ou HBDH).

Une photo de solidarité avec les travailleuses et les travailleurs en lutte au Brésil, le 7 avril 2017.

L’histoire des groupes armés turcs s’inscrit plus largement dans celle du Moyen-Orient et de ses conflits. Par exemple, le TKP/ML, l’ASALA et le PKK ont été actifs au Liban, dans la vallée de la Beqaa, aux côtés de l’OLP et d’autres groupes palestiniens ou libanais. En Syrie, dans les années 1980 et au début des années 1990, à une époque de rivalité entre Damas et Ankara, le PKK a pu ouvrir des bureaux et s’entraîner sur le territoire syrien, au Rojava. Puis Hafez el Assad, soucieux de se concilier la Turquie, a expulsé Abdullah Öcalan. La chute de l’Union soviétique a affaibli les guérillas. Le déclenchement de la guerre civile syrienne a créé une opportunité, et plusieurs groupes de guérilla ont fixé leurs karargahs (QG) au Rojava.

L’intensification des combats et l’entraide entre groupes ont poussé les différents partis d’extrême gauche, sous l’impulsion du MLKP, à constituer le Bataillion international de libération (International Freedom Battalion, IFB) au Rojava. Cette création, la première du genre, a précédé celle du HBDH. Par ailleurs, l’expérience de l’IFB est mitigée. La structure est régie par le centralisme démocratique, ce qu’à l’IRPGF nous désapprouvons. Nous préférons l’horizontalité et l’égalité entre groupes et entre individus.

Par ailleurs, le fait que l’IFB soit très majoritairement composé de camarades turcs a quelque peu altéré son caractère international. Même les Kurdes évoquent souvent « la gauche turque » pour parler de l’IFB. Néanmoins, cette expérience est positive, parce qu’elle a démontré que des groupes variés pouvaient coopérer et emporter des victoires militaires, tout en menant des projets dans la société civile.

L’IFB, quoique dirigé conjointement par les divers partis d’extrême gauche qui le composent, est en dernière instance sous le commandement des YPG et des FDS. Bien que nous soyons autonomes dans l’organisation de notre unité, c’est le commandement YPG qui ordonne les mouvements et les positions de l’IFB. En dehors de cela, chaque parti et groupe de l’IFB conserve son autonomie politique, peut être en désaccord et critiquer certaines politiques du mouvement kurde. Évidemment, nous faisons attention aux déclarations que nous pouvons faire en tant qu’unité constitutive de l’IFB. Au final, l’IFB est un laboratoire qui a amené l’extrême gauche, de toutes tendances, à agir ensemble sous un commandement unique.

Une déclaration de solidarité de l’IRPGF avec les féministes chinoises, le 28 avril 2017.

L’alliance entre les forces kurdes et états-uniennes a peu de chance de durer. Que feront alors les anarchistes ? Y a-t-il des espaces pour développer des projets radicaux au Rojava ? Pouvez-vous rester autonomes par rapport à des décisions prises ailleurs ?

Le mot « alliance » est trompeur. Pour des raisons qui leur sont propres, les États-Unis et la coalition veulent éliminer Daech, que les YPG-YPJ veulent également éradiquer pour défendre leur révolution. L’ennemi est commun, et la coopération militaire n’est donc pas surprenante. Mais l’antagonisme politique, idéologique et économique éclatera tôt ou tard. Il n’y a aucune alliance politique entre les États-Unis et les révolutionnaires du Rojava.

Il existe cependant des tendances politiques kurdes qui veulent un État-nation et mobilisent sur une base nationaliste. En Irak, les États-Unis soutiennent le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), dirigé par Massoud Barzani, une marionnette américaine qui impose un embargo officieux sur le Rojava. Barzani et son Parti démocratique du Kurdistan (PDK) se sont alliés à Ankara au détriment des Kurdes et des Yézidis du Sinjar. En outre, le GRK cherche à déstabiliser le Rojava en y soutenant une coalition de droite, le Conseil national kurde (CNK), et en exerçant une pression militaire avec les peshmergas. Les ennemis de cette révolution sont nombreux.

On dit souvent que certains penseurs anarchistes, comme Murray Bookchin, ont conduit Abdullah Öcalan à s’éloigner du marxisme-léninisme et à théoriser le confédéralisme démocratique. Quelle que soit la part de vérité là-dedans, les anarchistes peuvent réellement avoir un impact sur cette révolution, à la fois dans la lutte armée et dans la société civile. Par le dialogue et le travail avec les communautés locales, nous pouvons aider la révolution à progresser. Plus l’anarchisme aura d’influence ici, plus on pourra construire quelque chose de nouveau ensemble, au Rojava et à travers le monde. […]

Une déclaration de solidarité avec les détenus politiques en Biélorussie, le 4 avril 2017.

En tant qu’anarchistes, nous sommes contre les États et l’autorité, sans compromis. Ce n’est pas négociable. Nous reconnaissons pleinement le rôle des différents partis dans la lutte au Kurdistan. Mais nous pensons qu’on peut travailler, se battre – et éventuellement mourir – à leurs côtés, tout en restant autonomes et critiques à l’égard de leurs idéologies, de leurs structures, de leurs mentalités féodales et de leurs pratiques politiques. Être autonome, cela signifie pouvoir être en désaccord, voire choisir de ne pas combattre si nous désapprouvons certaines alliances. Si jamais les forces révolutionnaires devaient formaliser des alliances avec des puissances étatiques et que le Rojava se transformait en un nouvel État, même en un État était social-démocrate, l’IRPGF s’en irait et déplacerait ses opérations ailleurs, pour poursuivre la lutte révolutionnaire. Il est probable qu’il resterait un espace pour les projets libertaires au sein de la société civile, mais il est probable que les groupes de guérilla anarchistes et communistes ne seraient plus tolérés.

Y a-t-il une tension entre l’engagement dans la lutte armée et le développement de projets sociaux au Rojava ? Dans quelle mesure se nourrissent-ils mutuellement ? Dans quelle mesure sont-ils en contradiction ?

Notre groupe commence tout juste à élaborer des projets sociaux au Rojava. C’est difficile à mener en parallèle des combats, pour une petite unité comme la nôtre. Nous devons atteindre la masse critique nécessaire. Mais nous avons avec nous des camarades qui ont œuvré dans la société civile. Cela nous permettra de tenir notre double engagement : lutte armée et révolution sociale.

Quel est l’impact de l’effort de guerre sur la société au Rojava ? Y a-t-il une primauté de la question militaire ? Comment éviter que cela façonne les relations de pouvoir dans les communautés ?

La guerre en Syrie et en Irak a fortement impacté la société civile. Certains camarades ont pu parler, à propos du Rojava, de « communisme de guerre ». De fait, une grande partie de l’économie est soumise à l’effort de guerre, et cela n’a rien de surprenant : le Rojava est entouré d’ennemis qui cherchent à détruire l’expérience révolutionnaire naissante. […]

Pour le reste, nul doute que la guerre entrave l’horizontalité, et donc le pouvoir collectif de la communauté. C’est en partie lié aux structures du PYD, qui marquent la société. Les vétérans et les cadres politiques ont un poids accru, et cela induit un système de rang, de privilège et d’avancement. Le phénomène est cependant limité par l’idéologie du PYD, sur fond d’une authentique révolution sociale. Un cadre militaire est de facto supérieur à un civil mais, en fin de compte, il est responsable devant le peuple au travers des communes et du cadre plus vaste de la Fédération démocratique de Syrie du nord.


Des fonds
pour la révolution !

« Kurdistan : Liberté, autogestion, révolution. »
Achetez le tee-shirt de soutien édité par AL (14 euros, dessin original par Pierre Bunk).
Les bénéfices seront reversés à un projet autogestionnaire au Kurdistan.


Ces rapports hiérarchiques nous sont imposés par une guerre des plus brutales. En tant qu’anarchistes, nous comprenons ces relations d’autorité, tout en cherchant à les déconstruire. Au sein des unités combattantes, c’est le rôle du tekmil, une assemblée générale qui permet de critiquer le comportement de tel ou tel, y compris de la ou le commandant. Il s’agit d’une pratique sérieuse – et même vitale – d’autocritique et d’autodiscipline qui a ses racines dans le maoïsme.

Pour être efficientes, les relations de commandement ne doivent exister que par consentement mutuel. Quand on a le temps de délibérer, on le fait et on prend des les décisions collectivement. Mais en phase de combat, on attend des instructions rapides et des choix sûrs de la part des camarades les plus expérimentés. C’est vrai aussi pour la formation et pour le recrutement. C’est si elles ne se conforment pas à ces principes que les fonctions de commandement peuvent nuire à l’auto-organisation.

Comment éviter que les nécessités militaires façonnent les relations de pouvoir dans les communautés ? Tout d’abord, cela dépend du degré de séparation entre la communauté et les tâches de défense, si celles-ci sont imposées de l’extérieur par exemple. Certes, la défense peut être subie, comme lorsqu’on évacue des villages trop proches du front, ou qu’on réquisitionne provisoirement des maisons comme avant-postes ; mais le fait est qu’au Rojava, les communautés locales et ethno-confessionnelles sont responsabilisées pour assurer leur propre défense. C’est un principe qui remonte aux émeutes de Qamişlo, en 2004, qui ont engendré un embryon d’autodéfense communautaire, précurseur des YPG. Pour se prémunir contre la structure de défense supérieure des YPG – au cas où celles-ci chercheraient à accaparer le pouvoir – les communautés disposent de leur propres Forces de défense civile, les HPC (Hêzên Parastina Cewherî). Ainsi, les YPG incarnent la défense de l’ensemble du Rojava, mais il existe des forces plus petites – par exemple, le Conseil militaire syriaque, composé de chrétiens assyriens, qui protège cette communauté. Le système de défense est décentralisé et confédéralisé, tout en conservant la capacité de se déployer rapidement, de recruter et même de pratiquer la conscription.

Photos de HPC à Girkê Legê (canton de Cizîrê) :

Pour nous, il est nécessaire que les communautés soient responsables de leur propre défense. Et avec les puissants acteurs étatiques, para-étatiques et non-étatiques en face de nous, il est besoin d’une défense encore plus solide. Cela peut réduire l’autonomie des communautés pour la durée de la guerre, et nous devons nous faire avec. [...] Nous devons veiller à ce que les communautés ne se sentent pas dépossédées et, au final, aient le dernier mot sur leurs priorités et leur défense.

Dans une autre interview, vous vous opposez aux « armées permanentes » et aux « groupes révolutionnaires ossifiés ». Qu’est-ce qui, dans la pratique, distingue les anarchistes, et vous évitera de tomber dans ces travers ?

Qu’est-ce qui nous nous distingue des autres groupes armés d’extrême gauche ? Quelles sont nos spécificités ? Nous œuvrons autant que possible pour l’émancipation collective et individuelle, en se fondant sur les principes anarchistes, que nous interprétons de façon ni dogmatique ni orthodoxe, mais de façon novatrice, voire iconoclaste. L’anarchisme doit évoluer avec la vie. Chaque groupe d’extrême gauche veut sa propre version du socialisme ou du communisme. Nous nous en démarquons par notre rapport à l’autorité, dans et hors du groupe. Chez nous, pas de leader, pas de culte de la personnalité, pas de portraits de nous-mêmes affichés aux murs. Nous nous inspirons des zapatistes qui masquent leur visage et se concentrent plus sur le collectif, dans sa diversité. Nous prenons les décisions au consensus et, avant une phase de combat, nous désignons les responsables des opérations. L’IRPGF n’a pas de commandement permanent. Nous assumons les responsabilités par rotation. La logique est de ne pas de reproduire la hiérarchie militaire ou technocratique.

Les groupes anarchistes armés ne sont pas une nouveauté. On peut citer la Conspiration des cellules de feu et Lutte révolutionnaire en Grèce, ou la Fédération anarchiste informelle-Front international révolutionnaire, en Italie. Nous ne sommes pas forcément d’accord sur tout avec ces groupes. Pour notre part, nous ne cherchons pas à être un groupe de guérilla replié « dans la montagne ». Nous cherchons, en quelque sorte, l’interaction entre la ville et la montagne. C’est important de faire le lien entre les luttes à travers le monde. Nous disons « merde à toutes les avant-gardes révolutionnaires du monde » comme disait le sous-commandant Marcos. Nous ne nous voyons pas comme une avant-garde anarchiste. Nous sommes tout sauf ça. […]

Comme la lutte armée peut durer des années, voire des décennies, certaines structures peuvent se rigidifier, se hiérarchiser, concentrer le pouvoir. Il ne faut pas minimiser ce risque. C’est pourquoi il ne faut pas se concevoir comme des révolutionnaires professionnels à plein temps, mais comme des membres égaux au sein d’une communauté, impliqués dans les luttes locales et les projets de la société civile. Tout le contraire d’une armée permanente ou d’un groupe armé professionnalisé, détachés de la vie de tous les jours. […]

Comme vous l’avez dit, les conflits en Syrie, en Ukraine et ailleurs peuvent être le prélude d’une période de crise mondiale prolongée et désordonnée. Quelle est, selon vous, la bonne relation entre la lutte armée et la révolution ? Les anarchistes doivent-ils amener la lutte armée rapidement dans le processus révolutionnaire, ou doivent-ils la retarder le plus longtemps possible ? Par ailleurs, obtenir des armes implique généralement de faire affaire avec des acteurs étatiques ou para-étatiques. Comment des anarchistes peuvent-ils gérer cela ?

Il n’y a pas de formule générale pour déterminer à quel stade la lutte armée devient nécessaire pour faire avancer le processus révolutionnaire. A l’IRPGF, nous pensons que chaque collectif doit décider par lui même quand lancer la lutte armée. Cela dépend du contexte. Par exemple, lancer un cocktail Molotov sur la police est assez banal dans le quartier d’Exarchia à Athènes, en Grèce ; alors qu’aux États-Unis, la personne qui le ferait serait abattue par la police. Chaque Etat a son seuil de tolérance vis-à-vis de la violence. Ce n’est pas une excuse pour l’inaction. Nous croyons la lutte armée nécessaire, et que les gens doivent être prêts à sacrifier leur position sociale si nécessaire. Pourtant, nous ne demandons pas de se sacrifier. Cette lutte n’est pas pour le martyre mais pour la vie. […]

La création d’une communauté locale et des forces d’autodéfense d’un quartier ouvertement armées est une première étape. C’est un acte symbolique puissant qui attirera certainement l’attention de l’Etat et de ses forces répressives. L’insurrection, ce devrait être partout et de tout temps, mais ce n’est pas nécessairement avec des fusils. […]

La révolution n’est pas un dîner de gala et, ce qui est pire, nous ne choisissons pas les invités au dîner de gala. Comment pouvons-nous, en tant qu’anarchistes, rester fidèles à nos principes lorsque nous devons compter sur des acteurs étatiques et para-étatiques pour obtenir des armes et de la logistique ? Premièrement, il n’y a pas de révolution ni de lutte armée qui soit "pure". Nos armes ont été fabriquées dans d’anciens pays du bloc de l’Est et nous ont été remises par des partis politiques révolutionnaires. Notre base et ses ressources proviennent des différents partis qui opèrent ici. De toute évidence, nous, anarchistes, n’avons pas libéré le type de territoire dont nous aurions besoin pour opérer à notre façon. Nous devons transiger. 

Nous entretenons des relations avec des partis communistes, socialistes et apoïstes. A ce stade, nous nous battons contre le même ennemi et devons combiner nos forces. Cependant, nous n’abdiquons pas notre esprit critique. Nous désapprouvons leur dogmatisme sur le pouvoir d’Etat. Chacun sait que s’ils s’emparaient un jour du pouvoir d’Etat, nous deviendrions ennemis. Mais pour l’instant, nous sommes alliés et même camarades dans la lutte. Nous avons ouvert un dialogue sur l’anarchisme et critiqué leurs positions politiques, tout en mettant en valeur les positions que nous partageons. Cet échange a été bénéfique pour tout le monde, et cela fait partie d’un processus dialectique : la nécessité de la théorie et de la pratique pour avancer. [...]

Tôt ou tard, peuvent naître des conflits sur l’orientation et les buts de la révolution. Cela a-t-il déjà commencé au Rojava ?

Pour répondre simplement : oui, ces conflits d’orientation ont commencé à surgir au Rojava. Avec un parti aussi large que le PYD et une structure fédérale, des contradictions et différentes factions ont émergé. Les uns veulent mener la révolution jusqu’au bout, les autres sont prêts à faire des concessions sur certains aspects afin de garantir ce qui a été réalisé jusqu’ici. Les uns rêvent d’un Kurdistan marxiste-léniniste et les autres sont prêts à s’ouvrir à l’Occident pour s’allier aux « forces démocratiques ». Certains veulent une guerre populaire prolongée, alors que d’autres affirment que la période de guerre touche à sa fin et qu’il faut commencer à cesser les hostilités. Comment l’IRPGF doit-il se situer dans cette arène politique ?

En tant qu’anarchistes, nous naviguons entre ces sujets complexes et ces contradictions en revendiquant autant de terrain que possible pour l’anarchisme. Nous nous allions avec les tendances révolutionnaires et les partis les plus proches de nous, sans nous diluer. Être dans un espace autonome en phase avec nos aspirations nous offre des opportunités formidables.

Le PYD laisse une marge de manœuvre aux différents groupes, que ce soit pour s’entraîner, ou pour mettre en œuvre des projets. Plus des anarchistes nous rejoindront au Rojava pour nous aider à construire des structures libertaires, plus nous aurons d’influence dans la société. La jeunesse par exemple, qui est plus critique à l’égard de la tradition et des pesanteurs féodales, est à l’avant-garde de formidables changements dans la société. Nous voulons travailler avec la jeunesse sur l’éducation, sur la pensée anarchiste et même aborder les questions liées au genre et à la sexualité, aujourd’hui taboues dans une grande partie de la société.

Il y a un vaste champ d’expérimentation libertaire ici pour émanciper l’individu et la société. Nous pensons que notre action dans la lutte armée, ou dans la société civile au Rojava, sera utile au mouvement anarchiste dans le monde. Nous avons hâte d’en partager les résultats.

Traduction et adaptation par Justine (AL Alsace), Benjamin (AL Marseille), Guillaume (AL Montreuil), François (AL Paris-Sud), Nicolas (Québec), Françoys (Amis canadiens du Kurdistan), Martial (AL Saint-Denis), Thibault (AL Cergy). Correction Marie-Lise (AL Gard)

[1« Apo » est le surnom d’Abdullah Öcalan, cofondateur et dirigeant emprisonné du PKK.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut