Ce que Marx doit à Bakounine, le critique entendu

Version imprimable de cet article Version imprimable


Le révolutionnaire russe fut un adversaire résolu des pratiques autoritaires de Marx au sein de la Première Internationale. Pour le reste, il partageait bien des idées avec lui, mais contestait l’application trop mécanique de ses théories.

Bakounine critique souvent Marx ; ses critiques portent sur la stratégie politique, mais aussi sur les fondements théoriques de la doctrine marxienne. Cependant, à y regarder de près, on s’aperçoit que les analyses que font les deux hommes lorsqu’ils abordent des questions politiques sont souvent les mêmes [...]. Ce qui diverge, ce sont les conclusions auxquelles ils parviennent. [...]

Contre l’universalité du matérialisme historique

Par exemple Bakounine contestait la théorie marxienne de la succession des phases historiques […]. Non pas que le révolutionnaire russe niât cette théorie : il en contestait seulement le caractère universel et affirmait qu’elle ne s’appliquait pas au monde slave ; il n’en reconnaissait la validité que pour l’Europe occidentale. Or curieusement, Marx finira par donner raison à Bakounine, au moins en deux occasions :

– En 1877, il écrit à un correspondant russe, Mikhaïlovski, que c’est une erreur de transformer son « esquisse de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théorie historico-philosophique de la marche générale fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés » [1].

– En 1881, il écrit à Vera Zassoulitch que la « fatalité historique » de la genèse de la production capitaliste est expressément restreinte aux pays de l’Europe occidentale [2].

Autre point de divergence avec Marx  : Bakounine était partisan de l’émancipation des peuples slaves d’Europe centrale de la domination russe, turque, allemande et autrichienne.

[…] La modification d’optique de Marx est sans doute la conséquence de la lecture attentive qu’il a faite d’Étatisme et Anarchie, de Bakounine. Jusqu’alors, il était mû par une slavophobie galopante [3] : on se souvient qu’en 1848 lui et Engels étaient opposés à l’indépendance des nations slaves d’Europe centrale, car pour eux leur germanisation était ce qui pouvait leur arriver de mieux. Quant à la Russie, elle était à l’origine de toutes les intrigues qui empêchaient la démocratisation de l’Allemagne et son unification [4]. […]

Étatisme et Anarchie était paru en 1873 et contenait notamment de larges développements sur la situation sociale de la Russie, sur sa dissolution interne ainsi que sur les perspectives d’évolution du mouvement révolutionnaire. Marx avait lu le livre, et les notes et commentaires qu’il a écrits en marge du texte de Bakounine constituent les seuls [...] éléments de réfutation théorique des idées de l’anarchiste [...]. Mais on constate, à partir de cette date, une nette modification d’optique chez Marx et Engels sur la Russie. [...] Les textes où Engels s’intéresse à la situation sociale de la Russie sont postérieurs à la publication du livre de Bakounine [...].

Contre un déterminisme économique absolu

Autre point : la question du primat des déterminations économiques dans l’histoire. Bakounine adhère à cette théorie, mais il émet des réserves. Marx méconnaîtrait un fait important : si les représentations humaines, collectives ou individuelles, ne sont que les produits de faits réels  tant matériels que sociaux ») elles finissent cependant par influer

à leur tour sur « les rapports des hommes dans la société » (Dieu et l’État). Les faits politiques et idéologiques, une fois donnés, peuvent être à leur tour des « causes productrices d’effets ».

C’est donc moins le « matérialisme historique » – terme inconnu du vivant de Bakounine – qui est contesté que l’étroitesse de vues avec laquelle il lui semble appliqué.

Sur ce point encore, Marx et Engels donnent raison à Bakounine. Dans une lettre à Joseph Bloch du 21 septembre 1890, c’est-à- dire bien après la mort de Bakounine, Engels écrit : « D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle » [souligné par moi]. Engels donne ainsi à l’« économie » une définition extrêmement large. « Ni Marx, ni moi, n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. » Engels poursuit : « C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. »

Une reconnaissance tardive

C’était là une reconnaissance totale des réserves que Bakounine avait formulées à propos de la théorie marxiste. Mais cette reconnaissance était limitée à la correspondance de Marx et d’Engels. […]

La relativisation du marxisme faite par Bakounine est insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu’elle resitue le marxisme dans le courant d’idées de l’époque, comme une explication du social parmi d’autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu’il avait dans l’esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d’hypothèse scientifique, c’est-à- dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée.

René Berthier


La méfiance du travailleur manuel

Deux ans après la fondation de la Première Internationale, le congrès de Genève (1866) discuta de la nature de classe de l’organisation. Des ouvriers proudhoniens, comme Henri Tolain, plaidèrent – en vain – pour que seuls les ouvriers puissent y adhérer  : «  Si ici nous admettons des hommes appartenant à d’autres classes, on ne manquera pas de dire que le congrès ne représente pas les aspirations des classes ouvrières, qu’il n’est pas fait pour des travailleurs, et je crois qu’il est utile de montrer au monde que nous sommes assez avancés pour pouvoir agir par nous-mêmes.  »

L’un des enjeux immédiats du débat était l’élimination d’un intellectuel jugé gênant  : Karl Marx. Ce dernier admettait le slogan de l’Internationale «  l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes  », mais certains de ses propos antérieurs, déterministes, laissent peu de place à l’autonomie du prolétariat. Vingt ans plus tôt, dans La Sainte Famille, il écrivait ainsi  : «  Ce qui importe, ce n’est pas ce que tel ou tel prolétaire, voire le prolétariat tout entier, se figure comme but aux différents moments. Ce qui importe, c’est ce qu’il est et ce qu’il doit faire historiquement, conformément à sa nature : son but et son action historiques lui sont tracés de manière tangible et irrévocable.  »

Un siècle plus tard, Daniel Guérin soulignera cette «  dissonance entre démocratie directe et élitisme révolutionnaire  » qui anime aujourd’hui encore débats et polémiques !

Dominique Sureau (AL Angers)


Au sommaire :

[1Karl Marx, Œuvres tome 3. Philosophie, Gallimard/Pléiade, 1982, p. 1555.

[2Karl Marx, Œuvres tome 2. Économie, Gallimard/Pléiade, 1968, p. 1559.

[3Dans La Nouvelle Gazette rhénane, publiée par Marx et ses camarades en 1848-1849, les Tchèques étaient traités de « chiens abjects », de « chiens de Tchèques » ; les Slaves en général étaient qualifiés de « bêtes slaves » affligées d’« idiotie animale », etc. Marx lui-même qualifiait les Slaves de « canailles ». (Cité par Miklós Molnár, Marx, Engels et la politique internationale, Gallimard, 1975, p. 79.)

[4La revendication des Slaves à leurs « prétendus droits » (Engels) à l’indépendance était contestée parce qu’elle aurait contrevenu aux intérêts allemands et autrichiens ; « tout cela pour remercier les Allemands de s’être donné la peine de civiliser les Tchèques et les Slovaques obstinés »… (Engels, « Le panslavisme démocratique », cité dans G. Haupt, M. Löwy, C. Weill, Les Marxistes et la question nationale 1848-1914, Maspero, 1974.)

 
☰ Accès rapide
Retour en haut