Ce que Marx doit à Proudhon, l’instigateur renié

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Après avoir admiré les théories économiques de Pierre-Joseph Proudon, Marx rompit violemment avec lui en 1846, en partie par rancune personnelle – Proudhon avait refusé de prendre son parti dans une querelle entre socialistes allemands –, en partie par refus de sa méthode d’analyse… dont pourtant il s’inspirera dix ans plus tard.

Il fut un temps où Marx [...] ne tarissait pas […] d’éloges à l’égard du Français qui était présenté dans La Sainte Famille (paru en janvier 1845, signé conjointement par Marx et Engels) comme « l’écrivain socialiste le plus logique et le plus pénétrant ». Cet ouvrage contient un éloge vibrant de Proudhon qui est reconnu comme le maître du socialisme scientifique, le père des théories de la valeur-travail et de la plus-value, etc.

Proudhon y représente alors « le prolétariat parvenu à la conscience de soi-même ». Il « soumet la base de l’économie politique, la propriété privée, à un examen critique : c’est le premier examen résolu, impitoyable et scientifique à la fois. Voilà le grand progrès scientifique qu’il a réalisé, un progrès qui révolutionne l’économie politique et rend possible, pour la première fois, une véritable science de l’économie politique » [1]. Proudhon a montré que « ce n’est pas telle ou telle espèce de propriété privée – comme le prétendent les autres économistes – mais la propriété en tant que telle, dans son universalité, qui fausse les rapports économiques. Il a fait tout ce que la critique de l’économie politique pouvait faire en restant dans la perspective de l’économie politique ». […]

Louanges de Marx et d’Engels

Selon Georges Gurvitch, Marx attribue à Proudhon « un rôle identique à celui que joua Sieyès dans la préparation de la Révolution française. D’après lui, ce que Sieyès a dit du tiers état, Proudhon l’a exprimé pour le prolétariat : “Qu’est-ce que le prolétariat  ? Rien. Que veut-il devenir  ? Tout”. Marx a-t- il raison  ? Disons-le sans ambages : oui, et plus encore qu’il ne le pensait. » [2] [...] Mais les louanges de Marx et d’Engels envers Proudhon cessent brusquement en 1846 après la publication par ce dernier du Système des contradictions économiques. Rien ne va plus. […]

Il est surprenant de voir avec quelle rapidité Proudhon a pu passer auprès de Marx du statut de référence du socialisme à celui d’adversaire. Ce basculement n’a pas été réellement étudié, les auteurs marxistes s’en tenant à ce que dit Marx, sans examen critique. [...]

«  Seul moyen de détruire la propriété. Mon ami Proudhon, si tu continues ainsi, nous aurons une république sans toi (toits).  » Caricature hostile, Paris, 1848.

La méthode «  hypothético-déductive  »

C’est L’Idéologie allemande qui donne la clé [...]. Dans cet ouvrage, Marx et Engels expliquent [...] leur conception matérialiste de l’histoire, qu’ils viennent en quelque sorte de « découvrir » et qu’ils sont impatients de mettre en application : à partir de ça, Marx va pouvoir, croit-il, expliciter les mécanismes du fonctionnement du système capitaliste grâce à la méthode historique. Or la même année, Proudhon publie son Système des contradictions économiques (sous-titré « Philosophie de la misère »), dans lequel il emploie la méthode hypothético-déductive [...]. La méthode hypothético-déductive est une méthode parfaitement scientifique  : elle consiste à poser une hypothèse afin d’en déduire les conséquences observables et d’en déterminer la validité. Puis à partir de là, on pose une nouvelle hypothèse, etc. Le génie de Proudhon est d’avoir appliqué cette méthode à l’économie politique.

Marx comme Proudhon se sont posé la même question : élucider les mécanismes du fonctionnement du système capitaliste. Mais où, et surtout quand commencer ? A l’Antiquité, au Moyen Age, au XVIe siècle ? Le problème est insoluble. Alors Proudhon décide de s’y prendre autrement : il crée une construction logique, une simulation du système capitaliste (il appelle ça un « échafaudage ») : il procède par « catégories ». Il se dit : quelle est la catégorie essentielle du capitalisme ? C’est la valeur. Et à partir de là, il déduit toutes les catégories qui contribuent à l’explication du système [3]


Marx est furieux, il s’en prend violemment à Proudhon, l’accuse d’idéalisme (injure suprême) à cause de l’emploi qu’il fait des « catégories », publie une attaque hystérique contre Proudhon [...] intitulée Misère de la Philosophie, puis pendant plus de dix ans, ne publie rien en matière d’économie. [...]

Puis tout à coup, après plus de dix ans, Marx découvre la bonne méthode. Lorsqu’il explique cette « nouvelle méthode », notamment dans la postface de 1873 au Capital, le lecteur un peu avisé s’aperçoit que ce n’est qu’une reprise de celle qu’avait utilisée Proudhon en 1846. Mais comme il ne faut pas dire qu’il a pompé sur Proudhon, il raconte qu’il avait relu « par hasard » la Science de la logique de Hegel, et il a eu une illumination. [...]

Étranges similitudes

Il est significatif que lorsqu’on compare le plan du Système des contradictions et celui du Capital, publié vingt ans plus tard, on trouve d’étranges similitudes.

Mais [...] les « convergences » ne s’arrêtent pas à la question de la méthode. On en trouve également au niveau des concepts. Les catégories sur lesquelles Proudhon fonde, dans le Système des contradictions économiques, sa « simulation » du système capitaliste, son « modèle théorique », sont la plus-value (qu’il appelle « aubaine »), la division du travail, le machinisme, la concurrence, le monopole, la baisse des taux de profit, les crises, etc. On retrouve tous ces concepts chez Marx. Pourtant il manque chez Proudhon une notion importante, que Marx développe dans le Capital, ce qui justifie que ce livre, publié vingt ans plus tard, soit plus approprié à la compréhension du système capitaliste. Il s’agit de la distinction entre division du travail dans l’atelier et division du travail social.

Certains auteurs marxistes n’ont pas manqué, à juste titre, de souligner cette carence, mais avec une certaine dose de mauvaise foi. En effet, il eût été plus fair-play de comparer le Système des contradictions économiques avec Misère de la philosophie, écrit à la même époque, et non avec le Capital [...].

Il est donc totalement inadéquat d’opposer à l’argumentation du Proudhon de 1846 les développements de la théorie du marxisme achevé de 1867... En effet, ce n’est que dix ans après Misère de la philosophie qu’apparaissent chez Marx des notions aussi fondamentales que la distinction entre capital variable et capital constant ; la représentation de la valeur d’une marchandise comme somme du capital constant, du capital variable et de la plus-value, etc.

Il faut retenir de tout cela qu’il n’y a pas de cloison étanche entre les différents auteurs qui ont tenté, vers le milieu du XIXe siècle, de constituer une théorie de l’émancipation humaine, individuelle [...] ou collective (Proudhon, Marx, Bakounine).

René Berthier


Au sommaire :

[1Karl Marx, Œuvres tome 3. Philosophie, Gallimard/Pléiade, 1982, p. 454.

[2« Proudhon et Marx », in : L’Actualité de Proudhon, colloque à l’Université libre de Bruxelles, 1965.

[3Cette question est développée dans Études proudhoniennes. Tome I. L’économie politique, Éditions du Monde libertaire, 2009.

 
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