Mouvement populaire

Communistes libertaires et gilets jaunes (2)




Comme le mois dernier, un échantillon de l’activité des groupes AL impliqués dans cette révolte de la « France périphérique ». Certes, loin de nous la naïveté de croire que « tout ce qui bouge est rouge » : ce mouvement contre la vie chère est porteur de bien des contradictions. AL porte un message anticapitaliste, ou y partage son savoir-faire en termes d’auto-organisation. Avec des expériences contrastées : parfois décevantes, parfois encourageantes.


ANGERS : DES REVENDICATIONS SOCIALES

Vendredi 7 décembre, AG dans une salle prêtée par la mairie, avec une centaine de personnes. Ambiance un peu bordélique. La tribune était composée des administrateurs et administratrices de groupes Facebook, qui se considèrent élu.es par « le peuple » des internautes... Ils et elles ont donc présenté ce qui avait été décidé sur Facebook. Dans les débats, pas mal d’interventions confuses, voire limite conspis, des remarques relevant du sexisme ordinaire, mais aucun propos raciste – une brève allusion au pacte de Marrakech sur les migrations s’est faite bouler par la tribune, qui craignait manifestement le « noyautage » par l’extrême droite et l’extrême gauche. En fait, s’il n’y avait aucun faf connu dans la salle, mais pas mal de militantes et de militants LO, AL, LFI, Attac, SUD, CGT…

La revendication du « référendum d’initiative citoyenne » a été brandie un moment, mais vite démontée par les militant.es LO qui ont insisté sur le fait que le pouvoir était économique et qu’il fallait se lancer dans la grève. Au final, toutes les revendications adoptées par l’AG ont été sociales. La convergence, le 8 décembre, avec la manif pour le climat a en revanche divisé les parti­cipant.es, certain.es ne voulant pas « faire de politique ».

La manif du lendemain a rassemblé près de 1 000 personnes sous la pluie... Une grande balade en passant par la rocade, la gare, et les principaux axes, jusqu’à une jonction avec la manif ­climat – finalement ! Belle pagaille en plein marché de Noël, avec la flicaille bien énervée et un peu dépassée, courant en tous sens avec casques et boucliers. Les militant.es apprendront plus tard que, pendant ce temps-là, des gens avaient été arrêtés en tentant de monter dans le train sans billet pour rejoindre les manifs à Paris.


TOULOUSE : UNE STRUCTURATION PAR EN BAS

AG des gilets jaunes de Toulouse, le 9 décembre : autour de 400 personnes (40 % de femmes) toutes générations confondues. Quelques étudiant.es, des précaires de tous âges, quelques petits patrons et artisans, des salarié.es (privé et public), des retraité.es. Présence du NPA, CGA, AL, collectif Classe, CGT.

Ce fut un exemple de démocratie directe rarement vu. Les trois organisateurs – dont un ancien DJ – ont tenu cela de main de maître. Les règles ont été claires : pas plus de trois minutes d’intervention par personne, exclusivement sur la question : « Pour ou contre la structuration du mouvement ». Chacun.e s’est prêté au jeu, à quelques digressions près, mais vite recadrées, et vers la fin un système de parité homme-femme dans les prises de parole a été instauré.

Le débat a tourné essentiellement sur le fait d’avoir des représentant.es ou non pour négocier avec le gouvernement, une majorité d’interventions rejetant les politicien.nes. Résultat du vote, ultramajoritaire : pas de représentant.es, mais structuration par en bas avec des assemblées régulières. Beaucoup d’interventions d’une tonalité très libertaire sur l’organisation démocratique et la défiance vis-à-vis des institutions.

La veille, à la manif, 8 000 à 10 000 personnes étaient dans la rue, gilets jaunes et manif Climat ayant défilé ensemble. C’est donc une massification après les 2 000 de la semaine précédente.

Dès le début, les flics, sans raison apparente ont essayé de diviser le cortège à coups de lacrymo. Il a fallu trois quarts d’heure pour reformer le cortège et plusieurs affrontements ont eu lieu. Les émeutes ont clairement réuni plusieurs milliers de personnes avec une grosse dominante « monsieur/madame tout le monde » puis, au fur et à mesure de la soirée, une dominante « insurrectionnaliste » plus traditionnelle. Il y a une colère populaire qui monte de façon impressionnante.


TOURS : DES PORTE-PAROLE À PARITÉ FEMME-HOMME

Le succès du 17 novembre avait été une grosse surprise : plusieurs points de blocage avec sans doute 2 000 personnes, et un rendez-vous confus en centre-ville : des tentatives d’occuper la mairie pour tenir une AG (raté), des défilés, des blocages du tramway, des qui repartent bloquer ailleurs... Au milieu de ce bazar, quelques militant.es de LO et libertaires – l’autocollant « grève générale » d’AL a eu du succès – mais point de camarades NPA, ni CGT, ni Solidaires… L’extrême droite, en revanche, avait sauté sur l’occasion – deux nervis sont d’ailleurs venus menacer physiquement un camarade d’AL – mais leur grossière tentative de happening, avec une camionnette couverte d’affiches et d’autocollants identitaires, a plutôt foiré. Dans les discussions, il est apparu très vite que le prix de l’essence n’était qu’un aspect du mouvement, avec un discours très lutte des classes (cadeaux faits aux riches, taxes qui pèsent d’avantage sur les pauvres).

Le samedi 24 novembre : un niveau de violence policière, et une résistance jamais vus à Tours. Les flics ont attaqué les blocages avec gazage et charges de 16 heures à la tombée de la nuit. Beaucoup de jeunes pas gilets jaunes se sont joints aux révolté.es sur les barricades. Cette fois, après la manif contre les violences faites aux femmes, les militantes et militants révolutionnaires, syndicalistes, féministes, etc. ont rejoint les gilets jaunes en nombre. Ça a discuté autour de la question de la grève, qu’il fallait lancer parce que c’était le moment ou jamais.

Le 3 décembre, sur le rond-point qui sert de QG, visite d’ouvriers CGT de Sanofi, très remontés. Un de leurs camarades, père de trois enfants, a été mutilé par une grenade de désencerclement : jambe brûlée, main arrachée. Décidés à rejoindre le mouvement, ils ont été incités à interpeller l’UD CGT pour qu’elle y appelle également. Réuni le même jour, le bureau départemental de Solidaires, très réticent au départ, a sauté le pas en appelant à la manif contre la répression policière, et plus largement à rejoindre le mouvement.

Les jours suivants, à l’AG qui a causé structuration, les camarades d’AL ont proposé la parité du porte-parolat : un homme, une femme, faute de quoi il y aurait beaucoup trop de « couillus » en représentation nationale. C’est passé sans difficulté et évidemment avec un bon accueil du côté des femmes. L’AG a ensuite voulu enjoindre les autres départements à faire de même, mais comment ? Qui joindre, hormis des pages Facebook ?

Le 8 décembre le nombre de manifestant.es a quadruplé, avant une forte baisse le 15. Le lundi 17, dans une grande salle, une vraie AG a enfin décidé un fonctionnement collectif et démocratique, avec au moins une assemblée par semaine. Elle a aussi opéré un retour sur les revendications de départ, occultées par le « référendum d’initiative populaire » (RIC) : baisse des taxes et de la TVA sur les produits de première nécessité, retour de l’ISF, augmentation des revenus (salaires, pensions et minimas sociaux)...


ISSOIRE : RENCONTRE AVEC LES SYNDICATS SUR LA ZONE INDUSTRIELLE

Pas toujours facile la convergence gilets jaunes-gilets rouges, mais le meilleur moyen de faire reculer la méfiance, c’est de se rencontrer. Le 7 décembre, un camarade d’AL propose ainsi aux gilets jaunes de bloquer la zone industrielle d’Issoire (Puy-de-Dôme) conjointement avec le syndicat CGT et des salarié.es de Constellium, une grosse usine métallurgique du coin où il travaillait il y a peu encore. Approbation générale, quoiqu’un peu incrédule. Peu après, le camarade fait donc la proposition en réunion du syndicat de l’usine. Enthousiasme modéré : Faut voir... Faut en discuter avec les autres syndicats à l’union locale…

Une semaine passe, et la CGT commence effectivement à préparer une action sur la zone industrielle pour le 14 décembre, en lien avec les négociations annuelles obligatoires (NAO)… mais sans prendre contact avec les gilets jaunes. De leur côté, ceux-ci parlent de monter un blocage avec 200 personnes venues des ronds-points alentours, mais s’interrogent fortement : que fait la CGT ? Que veut la CGT ?

Le camarade d’AL fait donc un peu de forcing pour qu’une délégation CGT rencontre les gilets jaunes, sinon on fonce vers un gros ratage. Ça marche, mais un peu tard. Le 13 décembre, veille de l’action, trois ­cégétistes, dont un responsable fédéral de la Métallurgie se ­rendent sur le rond-point occupé, transformé en petit village – cabanes, canapés, cuisine – et y sont accueillis chaleureusement, « comme à la maison ».

Les échanges sont courtois et diplomates, mais sans complaisance. Les porte-paroles locaux des gilets jaunes expliquent leur rôle, comment ils et elles ont été élu.es, ne cachent pas la méfiance qui existe vis-à-vis des syndicats, mais assurent qu’il y a un souhait de discuter et pourquoi pas de construire des actions communes. Les cégétistes de leur côté assurent de leur bienveillance envers une bonne partie des revendications, mais soulignent qu’ils refuseront toute mise en cause des cotisations sociales, et que leur rôle c’est avant tout la défense des salarié.es dans les boîtes.

Ça dure plus d’une heure et c’est vraiment très intéressant, notamment quand il s’agit de discuter action. La CGT, prudente, pense en effet que seuls 150 salarié.es sur plusieurs milliers dans la zone industrielle feront grève le 14 décembre. Dans ces conditions, elle ne prévoit pas de bloquer, mais simplement de differ des tracts aux portails. Déçus, les gilets jaunes assurent qu’ils peuvent faire venir du monde, mais seulement si c’est pour bloquer. Moment de flottement… Bon alors, on bloque ou pas ? Et les cégétistes de concéder : OK, mais ce sont les gilets jaunes qui mèneront la danse ; la CGT, elle, aidera à la logistique (tracts, barnum…). C’est très apprécié et ça rassure les gilets jaunes qui, derrière, commençaient à pester. Marché conclu, on se sépare avec de bonnes poignées de mains.

Sur le chemin du retour, les cégétistes avouent avoir été impressionnés par l’auto-organisation des gilets jaunes, avec des moyens quasi nuls.

Le lendemain toutefois, l’action conjointe est boiteuse. Comme attendu, l’appel CGT à la grève n’a été que modestement entendu, par une centaine de salarié.es réunis aux portails et distribuant des tracts au croisement des usines. Mais le croisement, lui, n’est nullement ­bloqué par les gilets jaunes, qui ont mis leurs forces sur un autre blocage. Seule une quinzaine ­filtrent les camions sur trois voies… avec un soutien déconcertant des automobilistes !

Cette première action conjointe, un peu brouillonne, aura toutefois de belles suites : des gilets rouges sont allés prêter main forte aux gilets jaunes contre les nervis d’un patron local de Carrefour venus menacer le rond-point. En retour, l’assemblée des gilets jaunes a voté un appui à la grève du 18 décembre, et au ­blocage de la zone industrielle si la CGT tente le coup.


LORIENT : CONTRASTES ET CONTRADICTIONS DE L’APOLITISME

Dans cette sous-préfecture du Morbihan, l’« apolitisme » officiel et l’interclassisme réel embrouillent pas mal les revendications. Le 6 décembre, une assemblée générale a réuni une centaine de personnes, dont quelques camarades d’AL, dans un garage privé. Dispositif rudimentaire mais efficace : micro et pneus en guise de piédestal. Dès le début, un gilet jaune a tenu à rappeler que le mouvement n’avait pas de chef, mais des « maîtres de conférences » pour distribuer la parole. Il s’agissait notamment de voter une liste de revendication. Toute proposition recueillant moins de 25 % de « contre » était considérée comme adoptée. Ont ainsi été adoptés du politique (destitution de Macron, suppression des privilèges des élus, référendum d’initiative citoyenne), du social (baisse de la TVA sur les produits de première nécessité, rétablissement de l’ISF, hausse du Smic, taxe sur les produit de luxe et/ou polluants...) et de l’antisocial (baisse des cotisations patronales pour les TPE-PME et indexation des cotisations sur les bénéfices). Le revenu universel a, lui, été massivement rejeté. Enfin, certaines propositions, qui soulevaient l’incompréhension, ont été reportées à l’AG suivante, sous la mention « à reformuler » : taxe sur le kérosène et gazole aérien et maritime ; augmentation des retraites et des salaires ; remise en cause du CICE et de la flat tax ; partage égalitaire des richesses ; développement des énergies renouvelables ; nationalisation des banques, assurances et énergies ; respect des droits des handicapé.es, des enfants et des SDF… Il n’y a pas eu de revendication ni pour ni contre les migrant.es.

Après ce premier round plutôt mitigé, l’AG suivante, le 13 décembre a réuni environ 80 personnes, sans parvenir à clarifier les choses, hormis le soudain enthousiasme pour ce nouveau Graal qu’est le « référendum ­d’initiative citoyenne ». L’animation de l’AG était plus autoritaire, avec pas mal de relents antisyndicalistes, on sentait le poids des petits commerçants et artisans.

Le paradoxe est que, le 8 décembre, sur les 700 personnes qui ont marché pour le climat, il y avait une centaine de gilets jaunes, reprenant volontiers les slogans lancés par AL et liant justice sociale et écologie. Et que le 14 décembre, gilets jaunes, gilets rouges et lycéen.nes en lutte ont manifesté ensemble, avant de bloquer un rond-point ensemble. La vérité est que les gilets jaunes qu’on voit en manif et en action ne sont pas vraiment les mêmes que ceux et celles qui vont en AG ! Bref, une situation mouvante, qui appelle une intervention différenciée.

 
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