Kurdistan : La prison turque pour ouverture

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Plus de trente ans après le coup d’État militaire, les luttes contre l’oppression du peuple kurde continuent en Turquie malgré la répression.

La vague de répression qu’essuient aujourd’hui les différents mouvements de résistance au gouvernement AKP (islamo-conservateur, au pouvoir depuis 2002 en Turquie) a débuté au printemps 2009, suite à une victoire historique du parti légal pro-kurde BDP (Parti pour la paix et la démocratie) aux élections locales. Depuis, c’est plus de 10.000 militantes et militants qui ont été arrêtés et qui sont pour la plupart en attente d’un procès.

Dans bien des cas, les personnes emprisonnées le sont sans même avoir été mises en examen ce qui n’empêche pas le Premier ministre, Erdogan, d’affirmer avec satisfaction que la Turquie est « une démocratie avancée ».

De nouveaux visages

Si la majorité des victimes sont kurdes ou du moins liées au mouvement kurde, cette répression est également un moyen de s’en prendre au mouvement ouvrier d’une part, en s’attaquant aux militants du syndicat alternatif KESK, et d’autre part aux différents mouvements remettant en cause un ordre réactionnaire, qu’ils soient féministes, écologistes ou tout simplement progressistes.

Si cette série d’arrestations est dans la stricte continuité de plus d’un siècle de violences pour maintenir un ordre constitutionnel qui prône comme modèle « une nation, un peuple, une langue et un drapeau », la façon dont elle s’exerce traduit le changement politique que connaît le pays.

En effet, ce n’est désormais plus l’armée qu’on trouve à l’avant-garde des politiques « antiterroristes » mais les services de police, au sein desquels les cercles islamo-conservateurs ont trouvé un terreau propice au développement de leurs idées.

Cela s’explique notamment par les nombreux coups portés à l’institution militaire ces dix dernières années par un gouvernement soucieux de se protéger d’une armée qui constituait auparavant un « État profond », un État dans l’État.

La vague de répression en question trouve son origine dans l’échec de la stratégie d’« ouverture kurde » menée par le gouvernement islamo-conservateur. Cet échec s’explique notamment par un changement net de la stratégie du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, anciens marxistes-léninistes) ces dix dernières années.

Face au bilan désastreux de trente ans de guérilla, le PKK a opté pour la reconstitution d’une société civile kurde en dehors des cercles de pouvoir traditionnel : l’organisation créée a pris le nom de KCK (Union des communautés du Kurdistan).

Dizaines de milliers d’assassinats

C’est à partir de comités de base ouverts que le PKK a amorcé pas à pas la reconquête d’un électorat tenté par l’AKP, quitte à devoir s’allier au pouvoir quasi-féodal de figures locales.

Grâce aux nouveaux réseaux constitués, le BDP, vitrine légale du PKK, a pu s’imposer comme la force politique principale dans les régions à fort peuplement kurde et a donc pu populariser certains mots d’ordre comme la liberté d’étudier dans sa langue maternelle (seul l’enseignement privé le permet, pour les majeurs uniquement) et l’« autonomie démocratique » pour le Kurdistan.

Ce concept, bien que très flou, reconnaît la légitimité de l’État turc et met donc fin à près d’un siècle de luttes pour l’indépendance. Cela n’a semble-t-il pas suffi au gouvernement AKP, pour qui le KCK est une tentative de réorganiser la société hors du contrôle de l’État, en vue de soutenir ce qu’il reste de la guérilla.

Ainsi, les plus de 6.000 Kurdes, ou proches du mouvement kurde, arrêtés l’ont été pour la plupart dans le cadre d’opérations dites anti-KCK.

La déportation de millions de Kurdes et les assassinats de dizaines de milliers d’entre eux ont des causes aussi bien économiques que politiques. Aujourd’hui encore, 80% de l’électricité de la Turquie provient des barrages hydro-électriques du Tigre et de l’Euphrate situés au Kurdistan.

Si elle a perdu de son pouvoir politique, l’armée continue à maintenir une pression constante pour entretenir le conflit qui l’oppose à la résistance kurde : propriétaire d’une trentaine d’entreprises (dont la filiale turque de Renault), elle a toujours intérêt à rester le premier poste de dépense d’un État qui fait passer la guerre devant la santé et l’éducation.

Ronny (AL Paris Sud)

 
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