Précaires : Quelles luttes et quelles adaptations ?

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Le marché du travail se divise en deux pôles : d’un côté, les « stables », CDI ou fonctionnaires, de l’autre les précaires aux moyens d’existence très volatiles et soumis à l’arbitraire patronal ou administratif. Ces derniers subissent non seulement l’exploitation commune à tous les salarié-e-s, mais leur instabilité même double leur vulnérabilité. Il est donc nécessaire d’organiser une intervention spécifique dans ce domaine.

La précarité peut se définir comme une position socioéconomique où l’accès aux ressources (allocations, salaires, revenus, logement, énergie…) est incertain dans le temps, c’est-à-dire susceptible d’interruption à tout moment, et soumis à l’arbitraire d’une autorité, administrative (Pôle emploi, Caf, etc.), ou hiérarchique (employeurs publics ou privés). Cette incertitude grève l’ensemble de la vie : détérioration des relations amicales et familiales, mobilité contrainte, niveau de vie dégradé et développement d’un projet de vie entravé à moyen et long terme…

Qui est précaire ?

Cette définition s’applique bien sûr à la condition même de salarié-e-s. Mais nous nous intéressons ici aux parties du salariat qui subissent le niveau d’incertitude le plus élevé. Chiffrer précisément la précarité est compliqué. Néanmoins voici quelques données du nombre de personnes qui la subissent. Selon l’Insee, un peu plus 10 % des salarié-es seraient précaires en France – CDD ou intérim – soit environ 2,5 millions de personnes. Si on dépasse cette définition quelque peu limitative, il y a beaucoup plus de précaires : évidemment les chômeurs et chômeuses entrent dans cette catégorie. Ce sont ainsi près de 5 millions de personnes qui s’ajoutent à la légion des précaires. Néanmoins la précarité ne se limite pas à ces deux catégories : il y a aussi les allocataires du RSA, toute une fraction du monde étudiant, et bon nom­bre de travailleurs et travailleuses indépendantes.

Ainsi, le statut d’auto-entrepreneur, adopté par près d’un million de travailleurs et de travailleuses en France, est bien souvent un salariat déguisé… sans les droits qui l’accompagnent, comme par exemple le droit aux allocations chômage (ARE). Par ailleurs, il est fréquent que des personnes passent d’un statut à l’autre : du RSA à un CDD, puis six mois de chômage avant un retour à la case RSA ou alors un nouveau CDD, ce qui complique le calcul. Si l’on additionne ces différentes catégories, on atteint les 10 millions de précaires, comptées ou non dans les chiffres de la population active.

De plus, si la précarité touche en théorie toutes les couches du salariat, en pratique ce sont les travailleurs et travailleuses dont le statut est le moins élevé qui sont précaires. Ainsi ce sont les ouvriers et les femmes les plus impactés : plus du double de contrats précaires que la moyenne, notamment via le travail à temps partiel. La précarité économique a des conséquences « connexes » : précarité énergétique, accès aux soins, logement, manque de mobilité, isolement social… Ainsi 3,5 millions de mal-logés en France et 700 000 SDF sont forcément aussi à prendre en compte.

Les difficultés économiques particulières des précaires se reflètent aussi dans leur capacité à lutter collectivement. Instabilité, atomisation et changements fréquents de situation font que la syndicalisation est quasi inexistante. Alors qu’en 2012, 9,4 % des salarié-e-s en CDI sont syndiqué-e-s, ce taux tombe à 2 % pour les travailleurs en CDD, et moins de 1 % pour les intérimaires. Quant aux chômeuses et chômeurs, les chiffres sont tellement faibles qu’ils ne sont pas quantifiables.

Quatre types de luttes

Cette faible syndicalisation des précaires doit nous questionner sur les possibilités de luttes. Moins intégrés dans le collectif de travail de leurs entreprises, le statut de ces salarié-e-s les rend plus vulnérables à la répression antisyndicale : il est très simple de ne pas renouveler un CDD ou de ne pas réembaucher un ou une intérimaire. De la même manière, il est plus compliqué de s’organiser face aux institutions comme Pôle emploi et les Caf puisque les allocataires ne se côtoient pas au quotidien et disposent de peu de moyens pour créer des solidarités.

Il serait absurde d’opposer travailleurs stables et travailleuses précaires : leurs intérêts sont communs. Néanmoins, la lutte contre la précarité demande une structuration spécifique. Nous distinguons quatre types de lutte nécessitant chacun des moyens différents.

D’abord les luttes des travailleurs précaires sur leurs lieux de travail (CDD ou intérim). Souvent spécifiques à leur condition, elles ont comme but avoué une titularisation qui s’avère souvent instable. Ici ce sont les syndicats qui interviennent et parfois les précaires organisés en collectifs spécifiques (par exemple dans la recherche). Ensuite, les luttes contre les prestataires sociaux – CAF, Pôle emploi, Crous et CPAM – où l’organisation se fait sur les bases de la condition. Il y a encore les organisations de chômeurs nationales comme l’APEIS, le MNCP, AC et la CGT-Chômeur, pour la plupart en perte de vitesse, mais aussi une multitude de collectifs et de luttes autonomes s’organisant à l’échelle locale.

Ces luttes doivent porter sur les conditions de vie : logement, santé, etc. En France, où le mal-logement est particulièrement répandu, elles revêtent une importance particulière. Une multitude de groupes intervient sur ces questions, du DAL jusqu’au mouvement des squats, ou de collectifs d’habitants et habitantes, relevant de formes très variées. Enfin, lutter contre la précarité suppose de recréer des solidarités : cantines populaires, lieux autogérés, groupes d’entraide et de mutualisation, community organizing… La liste est longue et les initiatives dans ce sens de plus en plus nombreuses, liées notamment aux questions écologiques, comme dans certaines ZAD.

Une commission pour quoi faire ?

Organisation politique, Alternative libertaire s’interroge sur la manière d’intervenir dans ces luttes, pour nous essentielles.

Il est temps de faire prendre conscience de l’aggravation de la précarité, de l’urgence d’investir et de structurer ces luttes de manière adaptée au contexte social. Négliger cette démarche ou la noyer dans un combat plus large pour le salariat avec le syndicalisme pour seule stratégie, serait pour nous une erreur politique. Le syndicalisme n’est ni la seule affaire des syndicats siglés, ni la seule chose à faire. S’il est de première nécessité pour les précaires de s’organiser pour stabiliser leur condition immédiate, il est tout aussi nécessaire de dépasser les considérations uniquement salariales et d’inscrire la lutte contre la précarité dans une perspective révolutionnaire beaucoup plus ­large : le nécessaire dépassement de la valeur travail.

Commission précarité et solidarité directe d’Alternative libertaire

 
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