Prostitution : Le cheval de Troie du capitalisme

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Le Strass (Syndicat du travail sexuel) a consacré une grande partie d’un article paru dans la revue Contretemps en ligne à répondre aux arguments d’Alternative libertaire contre la constitution d’un syndicat du travail sexuel, visant en particulier à faire reconnaître un statut professionnel de travailleuses indépendantes aux prostituées. Le débat continue.

A l’été 2010, Alternative libertaire publiait un dossier qui réaffirmait sa position abolitionniste [1]. Rapidement, le Strass (Syndicat du travail sexuel) publiait une réponse sur son site, elle même suivie d’une mise au point en ligne d’Alternative libertaire [2]. Le débat continue suite à deux articles parus dans la revue en ligne Contretemps 3 et dans le journal CQFD du 15 janvier 2012.

Le Strass présente son initiative de créer un syndicat comme le fait d’« inscrire [sa] lutte dans celle de l’ensemble des travailleurs et travailleuses, et comme une lutte de classe ». Or c’est là, nous semble-t-il, que réside le malentendu. Comme nous l’avons déjà dit, le Strass n’est pas un syndicat de travailleurs au sens du mouvement ouvrier, mais un syndicat de défense d’une corporation de métier. L’unité de cette organisation consiste dans la défense du travail sexuel en tant que métier spécifique. Or l’unité de la lutte de l’ensemble des travailleurs, à partir de l’émergence du système capitaliste, repose sur l’opposition à l’exploitation salariale. C’est donc la lutte contre l’exploitation de la force de travail dans le cadre d’un lien direct de sujétion qui constitue la base du syndicalisme ouvrier. De ce fait, les travailleurs exploités par un patron et les artisans – ou travailleurs indépendants – n’ont pas les mêmes intérêts économiques. Les premiers luttent contre leur employeur pour augmenter leur salaire ou améliorer leurs conditions de travail. Les seconds se plaignent plutôt des taxes professionnelles auxquels ils sont assujettis.

Modèle machiste

Lorsque le Strass nous répond que le sigle CGT contient aussi le mot « travail », il commet une méprise sur le sens de ce terme. Cette notion ne signifie pas ici la défense d’un métier spécifique, mais la défense du « parti du travail » (c’est-à-dire des travailleurs) contre le « parti du capital ».

Prenons la situation actuelle des travailleurs et travailleuses du sexe de l’industrie pornographique, il s’agit effectivement de personnes qui sont dans une relation de sujétion comparable à celles d’autres industries. Si l’on revient dans le passé, avant la légalisation de la pornographie, seuls quelques films étaient produits chaque année en toute illégalité et dans des situations qui pouvaient s’accompagner de contraintes violentes à l’égard des actrices. Aujourd’hui, l’industrie pornographique est une industrie légale et florissante du capitalisme qui rapporte des profits très importants. Pour autant, cela n’empêche pas que les conditions dans lesquelles sont tournés ces films puissent s’accompagner encore de violences sexuelles à l’égard des actrices. En outre, l’imaginaire capitaliste de la sexualité pornographique machiste et violent est devenu le modèle de la sexualité pour nombre d’adolescents.

Service marchand

Le réglementarisme visant à instaurer un statut professionnel légal aux prostituées risque lui aussi de n’être en définitif que le cheval de Troie du capitalisme. On nous répond que les politiques abolitionnistes ne sauraient être la solution, qu’elles ne font que rendre la prostitution davantage cachée. Mais à l’inverse, on peut constater que les pays qui ont adopté des politiques réglementaristes n’ont pas fait disparaître les réseaux de prostitution et l’esclavage sexuel qui continue de se développer en parallèle. Refuser le réglementarisme, antichambre du libéralisme, c’est refuser l’extension du domaine du capitalisme. Ce dernier se caractérise par une tendance à transformer tous les domaines de notre existence en marchandises.

La sexualité deviendrait ainsi tout simplement un service marchand réalisé par un travailleur du sexe. Pourtant, même lorsqu’on lit Marx, « manger, boire, procréer, etc., sont aussi des fonctions authentiquement humai-nes » 5, mais ce n’est pas du travail. La sexualité humaine se spécifie par le fait qu’elle puisse être tournée exclusivement vers la recherche du plaisir – y compris pour les femmes – et il ne nous semble pas judicieux de lutter pour la faire reconnaître comme un travail.

Irène (AL Paris Nord-Est)

[1] Voir Alternative libertaire n° 197 de juillet-août 2010, disponible en ligne sur www.alternativelibertaire.org

[2] www.alternativelibertaire.org

 
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