Réforme Pécresse : Comment l’Université va se prostituer au Capital

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Qualifiée de « réforme la plus importante du quinquennat » par le Premier ministre François Fillon, la loi relative à l’autonomie des universités est une étape supplémentaire vers le contrôle de l’enseignement supérieur par des intérêts privés et politiciens. Le capitalisme ne va pas manquer d’instrumentaliser l’université pour légitimer « scientifiquement » sa domination, ce qui donne à la lutte contre cette réforme une dimension d’autant plus politique.

On s’en serait douté, la loi sur l’autonomie des universités définitivement adoptée le 1er août par le Parlement ne constitue nullement une « rupture » avec les politiques antérieures. En réalité la loi défendue par la ministre Valérie Pécresse s’inscrit de plain-pied dans l’évolution de l’enseignement supérieur encadrée par les différents gouvernements depuis le début des années 1990, théorisé et accélérée avec la sortie en 1998 du rapport Attali.

Un alibi en béton

La libéralisation va se faire sous couvert d’un « alibi en béton » : l’« harmonisation européenne ». L’enseignement supérieur français doit désormais se concevoir dans un « espace européen » duquel vont jaillir quelques « pôles d’excellence » en compétition entre eux.

La réforme Licence Master Doctorat (LMD) mise en place à partir de 2003 entraîna une casse du cadre national des diplômes, permettant aux universités de développer leurs propres diplômes le plus souvent « professionnalisants » – encore un terme idéologique pour camoufler une dégradation de la qualité de l’enseignement. Le projet d’« autonomie des universités » avait quant à lui été suspendu face au mouvement de grève étudiant de novembre-décembre 2003.

Quatre ans plus tard, c’est donc une nouvelle version qui en est présentée par l’actuel gouvernement. Autonomie toute relative puisqu’au vu du désengagement financier de l’État les universités sont priées d’aller chercher leurs financements auprès des collectivités locales, des entreprises… mais aussi des étudiantes et des étudiants, via l’augmentation des frais d’inscription.

La nouvelle loi permettra aussi aux dirigeantes et aux dirigeants universitaires de gérer leurs propres locaux, le recrutement et l’évolution des carrières des personnels, ce qui va à coup sûr multiplier les contrats précaires de ces derniers. L’objectif est clair : faire des universités des entreprises de recherches et de formation réactives vis-à-vis du marché. Et pour cela il fallait bien modifier un mode de gestion des universités jugé trop collégial pour être « efficace ». Ceci alors même que les conseils d’administrations (CA) où étaient sous-représentés les personnels et les étudiants ne jouaient déjà qu’un rôle de chambre d’enregistrement des directives ministérielles.

Une Université à deux vitesses

Avec la réforme Pécresse, les conseils d’administration vont être envahis par les « personnalités extérieures », représentants d’entreprises et de collectivités locales. À l’image d’un CA d’entreprise, ce sont ceux et celles qui financent qui désormais décideront.

Cette soumission totale aux impératifs économiques accentuera les inégalités entre les universités « peu attractives » et pauvres en financements, et celles qui sauront attirer les capitaux en conformant leur recherche et leur enseignement aux attentes du patronat. À court terme c’est bien l’existence de certaines disciplines (citons par exemple l’archéologie ou la philosophie) et de certains mode de recherche qui sont menacés.

Ce qui se dessine c’est bien une Université à deux vitesses, dont le degré de richesse dépendra du degré de connivence avec le patronat. On assiste à une inversion des critères de validité scientifique des connaissances : des « disciplines » (management, communication) ou des modes de recherche (recherches contractuelles à court terme) jusqu’ici peu en estime, se retrouvent à jouer le premier rôle dans les universités et les laboratoires.

Accouplement obscène

Avec la « nouvelle gouvernance » des universités et les nouvelles orientations de recherche et d’enseignement, c’est toute une caste de chercheurs et d’administrateurs qui voit son règne arriver.

Ceux et celles dont la légitimité provenait moins de la qualité de leur travail scientifique que du nombre de contrats décrochés pour leur laboratoire, vont pouvoir enfin exercer un contrôle quasi hégémonique. Leur poids économique va leur assurer un poids inédit dans les conseils d’administration des universités, où ils auront pour alliés les « personnalités extérieures ». Cette caste influera directement sur les orientations de recherche et d’enseignement ainsi que sur le recrutement des personnels – et donc de leurs propres collègues. Mais pour les capitalistes rien n’est gratuit. Cette caste montante d’universitaires, qui tire sa légitimité de la reconnaissance du monde économique et politicien, contribue en retour à légitimer ces derniers. Si la professionnalisation des diplômes universitaires a permis aux patronats locaux d’obtenir une main d’œuvre moulée à des postes (et non formée à des métiers), elle a permis aussi, une légitimation « scientifique » de la domination capitaliste : le nombre de patrons et de politiciens facturant des « cours » magistraux à la fac a explosé. Cet accouplement obscène et désormais sans retenue du monde universitaire et du monde capitaliste ne sera pas sans conséquence. C’est une contribution majeure à l’épanouissement d’un capitalisme technocratique, légitimant « scientifiquement » sa domination.

La Connaissance au service de l’idéologie dominante

Il n’est guère étonnant que les critiques provenant de la social-démocratie ne portent pour l’essentiel que sur des questions matérielles (manque de moyen, précarité étudiante), certes légitimes mais qui ne remettent pas en cause les orientations fondamentales de cette loi. Et pour cause : outre le fait que le PS du triste Claude Allègre avait impulsé ces évolutions, la plupart des membres de la classe politicienne, formés dans les mêmes grandes écoles, partagent l’idéal technocratique pour lequel la gouvernance, même « démocratique », est une question d’experts et de professionnels.

Si l’utilisation de rapports d’« experts », d’enquêtes publiques et autres sondages d’opinion, afin de légitimer des décisions politiques et économiques n’est pas nouvelle, elle va sans aucun doute exploser avec l’évolution actuelle de l’Université. L’avenir des laboratoires universitaire est dans la fourniture d’expertises aux entreprises et aux collectivités locales. Celles-ci pourront à la fois y trouver le moyen de perfectionner leur domination sociale, économique et politique, mais aussi de la légitimer grâce à ce cautionnement « scientifique ».

Ainsi l’évolution de l’Université aura des répercussions sur l’ensemble de la société et renvoie aussi bien à la question de la Connaissance (de sa construction et de sa transmission) qu’aux questions de démocratie. La lutte contre cette loi ne saurait donc se cantonner uniquement à des questions corporatistes ou institutionnelles (la défense d’une Université « républicaine » idéalisée) : la bataille doit se mener aussi sur le terrain idéologique. Projet de société contre projet de société.

Tristan (AL Toulouse)


Les principales dispositions

Le projet de loi relative à l’autonomie des universités défendu par la ministre Valérie Pécresse a été voté dans la précipitation à l’Assemblée nationale fin juillet. En voici les principales dispositions :
- les CA passent de 60 à 20 ou 30 membres, avec plus de sièges pour les « personnalités extérieures » et moins pour les étudiants et les personnels ;
- le pouvoir du ou de la présidente d’université est renforcé. Transformé en véritable manager, le recrutement des personnels est placé sous sa responsabilité.
- l’autonomie budgétaire de toutes les universités soit être mise en place dans les cinq ans.

 
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