20.Constitution européenne : Deuxième tour éditorial et politique

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Si vous n’étiez pas en France le jour du référendum et que vous débarquiez, vous auriez pû croire qu’un deuxième tour sur le référendum allait avoir lieu. Les éditorialistes de la presse nationale et les dirigeants politiques du Oui n’en reviennent pas encore. Les couches populaires ont massivement rejeté le projet de traité constitutionnel européen.

Si après le 21 avril 2002, quelques commentaires avaient pu mettre en évidence le retour de la question sociale et de la lutte des classes, cette fois, les réactions se font sur le thème de la xénophobie et du rôle central de l’extrême droite.

Contre toute évidence, les partisans du Oui martèlent que la victoire du Non serait la conséquence d’une alliance xénophobe. Cette attaque insupportable émanant de gens qui ne nous ont pas spécialement marqué par leur internationalisme a pour but de culpabiliser des franges importantes de militant(e)s et de masquer le désaveu massif et populaire du libéralisme. Les libéraux du Parti socialiste partisans du Oui seraient en quelque sorte exonérés par cette impasse populaire xénophobe et leur désaveu serait au contraire, la confirmation de la justesse et de la pertinence de leur ligne politique.

Car c’est sûr, ces gens-là ne peuvent avoir tort. S’ils sont désavoués, c’est que les masses sont manipulées par les xénophobes et l’extrême droite.

On assiste ainsi à une communauté de réactions des éditorialistes partisans du Oui, et de l’appareil socialiste, unis pour présenter les véritables enjeux de ce scrutin. Habitués à ne pas prendre leurs responsabilités ils inventent un danger qui leur permet de tenir une posture politique et morale confortable. Ils ont tout essayé avant les élections : la fin de l’Europe, et toutes les arnaques sur les peurs.

Lundi 30 mai, on a attendu vainement les nuées de sauterelles et l’apocalypse. Donc maintenant ils écrivent largement que le danger qui nous guette est l’extrême droite. Plus c’est écrit et plus cela deviendrait une vérité. Martelée par les éditorialistes du journal Le Monde, cette analyse revient dans les commentaires d’une presse étrangère qui l’a lue dans Le Monde et qui nous dit s’inquiéter de cette montée xénophobe. Une boucle bien rodée.

Centralité de la lutte des classes

Avant l’élection du 29 mai, il y a bien eu quelques tentatives infructueuses pour tenter le coup de l’alliance avec l’extrême droite. Il s’agit maintenant de polariser la discussion sur ce thème et d’une certaine manière, développer une prédiction autoréalisatrice. En parlant sans cesse de danger d’extrême droite, il s’agit de désigner l’adversaire en le valorisant. Ce qui n’était pas vrai au début deviendra peut-être vrai par la suite et par conséquent démontrera que dès le début, c’était bien la question centrale et que l’on avait bien raison.

Les apprentis sorciers de cette misérable manipulation ne nous entraîneront pas sur ce terrain. Le Non de gauche contre le projet de traité constitutionnel européen a remis au centre de la question politique, la question sociale et la lutte des classes.

C’est sur ce terrain que le combat se poursuit. N’en déplaise à ceux et celles qui accompagnent les libéraux en Europe et dans le monde, ils et elles ne s’en sortiront pas par un antifascisme de façade. Le Non de classe vient de loin (95, les retraites, la sécu, le chômage, la précarité, l’arrogance de classe des puissants) il ne s’arrêtera pas comme cela. Et ce n’est pas parce qu’il n’est pas visible dans les médias, qu’il ne s’incruste pas.

Edwy Plenel, l’ancien directeur des rédactions du groupe Le Monde est emblématique de cette conception. Celui qui est désormais éditorialiste du supplément hebdo du Monde (Le Monde 2) déverse, comme ceux qui l’ont débarqué, ses fortes pensées sur la xénophobie et le danger fasciste. Dans un édito du Monde 2 daté du 4 juin 2005 celui qui aime à parler de sa posture de trotskyste culturel, n’y va pas par quatre chemins. « Une révolution nationale ? » comme titre d’un article qui laisse entendre qu’un grave danger xénophobe existerait.

La lutte éditoriale

Pour preuve, la démocratie parlementaire serait attaquée. Et l’on sait que combattre la démocratie parlementaire, c’est forcément faire le jeu de l’extrême droite. Voilà donc Maurras de retour et par conséquent, les seuls antifascistes sérieux sont ceux qui ont appelé à voter pour le Oui. CQFD. Celui qui s’est aveuglé au sujet de cette constitution au point de confondre son aversion pour Fabius avec le contenu même de la Constitution, ne pouvait en effet être du mauvais côté.

On ne parlera pas de ses errements pendant un long moment, avec les pères fouettards républicains (Regis Debray, Anicet Le Pors et compagnie) qui multipliaient leurs points de vue dans Le Monde. Ce démocrate sincère qui aime bien la critique morale du capitalisme, les poils à gratter tant qu’ils sont minoritaires, ne supporte pas que le vote majoritaire ait été pour le Non, et majoritairement parmi les couches populaires. C’est vrai que deviendraient les conseillers des princes, si les princes n’avaient plus aucune utilité ?

Mais que diraient aussi les princes, si les conseillers ne sont pas capables de décrypter ce qui se passe ? Nous avions lu avec intérêt le commentaire de Plenel sur son débarquement de la rédaction du quotidien, où il nous invitait à l’image de Péguy à « penser contre nous-mêmes », et on peut penser qu’il a un peu oublié de s’appliquer à lui même ce précepte.

Thierry Aureliano

 
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