Il y a trente ans

Hiver 1986 : le printemps de la jeunesse

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En novembre-décembre 1986, le projet de loi Devaquet fait débrayer les facs et les lycées. Le mouvement est massif, et subit les violences policières qui culminent avec l’assassinat de Malik Oussekine. La révolte est profonde, une nouvelle génération militante s’affirme.

1986 marque le retour de la droite aux affaires. Surfant sur la vague libérale venue des Etats-Unis (Reagan) et de Grande-Bretagne (Thatcher), et s’appuyant sur le ralliement du Parti socialiste à ces mêmes politiques néolibérales, le gouvernement de Jacques Chirac entreprend une politique de privatisation de banques et d’entreprises publiques issues pour l’essentiel des nationalisations de 1981.

Sous la pression du Front national qui progresse à chaque élection et fait élire 35 députés à l’assemblée nationale en mars 1986 grâce au scrutin proportionnel, la majorité de droite entend s’attaquer au droit du sol pour limiter l’accès à la nationalité française. Enfin au ministère de l’Intérieur, le tandem Pasqua-Pandraud incarne un renforcement des politiques sécuritaires. Mais il se heurte très vite à une résistance étudiante puis cheminote qui font preuve d’une capacité d’auto-organisation remarquable.

La volonté de privatisation du nouveau pouvoir touche également l’éducation nationale même si elle ne prend pas les mêmes formes. L’enseignement supérieur est la cible d’attaques à la fois libérales, conservatrices et corporatistes de la part des partis de droite, mais aussi de leurs groupes de pression et de leurs officines universitaires à la tête desquels on trouve l’Union nationale universitaire (UNI).


A voir : le superbe diaporama
du photographe Jean-Claude Coutausse
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Avec le projet de loi du ministre de l’enseignement supérieur Alain Devaquet, ces lobbys obtiennent satisfaction d’une bonne partie de leurs revendications parmi lesquelles l’autonomie des universités et donc le retour à une organisation en facultés corporatistes comme avant 1968. Les universités pourraient délivrer leurs diplômes, ce qui mettrait fin à leur caractère national et créerait une hiérarchie entre les universités selon leurs moyens. Mais ce qui met la jeunesse scolarisée dans la rue, c’est surtout l’instauration d’une sélection à l’entrée de l’université en plus du bac et la forte augmentation des droits d’inscription, renforçant ainsi le caractère de classe de l’enseignement supérieur.

Les facs se réveillent

Les premières mobilisations débutent par quelques manifestations de protestation dans plusieurs villes (Brest, Bordeaux, Marseille, Montpellier, Quimper), entre le 30 avril et fin mai.

Elles s’amplifient à l’automne 1986. Les deux Unef, l’Unef-ID (« indépendante et démocratique », proche du PS) et l’Unef-SE (« solidarité étudiante », proche du PCF) combattent le projet de loi adopté en conseil des ministres le 11 juillet, mais ne revendiquent pas ouvertement son retrait.

Au mois d’octobre, dès la rentrée universitaire des étudiant-e-s voulant agir pour le retrait de ce projet de loi constituent des collectifs de mobilisation dans nombre d’universités. Ces derniers rassemblent aussi bien des syndicalistes étudiant.es n’acceptant pas l’opposition poussive des deux Unef, que des libertaires, des trotskystes ou encore des étudiant.es sans affiliation.

Ces collectifs mettent en œuvre un travail d’information et de sensibilisation. Ils font connaître le texte de la contre-réforme et leurs analyses critiques à travers des panneaux d’affichage, des stands d’information, des diffusions de tracts et des assemblées générales qui connaissent alors une participation modeste mais sans cesse croissante.

Les syndicats étudiants opposés au projet de loi Devaquet et ces collectifs appellent à participer aux manifestations et à la journée de grève de la fonction publique le 21 octobre. La mobilisation étudiante y est bien plus forte qu’au printemps. Le même jour 400 étudiantes et étudiants de l’université de Caen, réunis en assemblée générale à l’initiative de l’Unef-ID, animée dans cette ville par des militantes et des militants des Jeunesses communistes révolutionnaires et de la Ligue communiste révolutionnaire, lancent un appel revendiquant le retrait du projet Devaquet et invitant à constituer partout en France des comités de mobilisation regroupant syndiqué.es et non syndiqué.es.

Pour autant l’Unef-ID reste attentiste et son bureau national refuse d’appeler à la grève. De leur côté une dizaine de comités de mobilisations se réunissent à Caen sur la base de l’appel de Caen. Ils appellent à la grève générale et à la tenue d’une réunion de coordination de tous les comités à la fac de Jussieu (Paris) le 21 novembre.

Du sang sur les pavés

Le 17 novembre, l’assemblée générale étudiante de Villetaneuse vote la grève. Elle est suivie par celle de Caen le 18. La grève s’étend aussitôt en région parisienne, puis dans les autres régions.

L’UNEF-ID, débordée, est obligée de se rallier au mouvement. La grève se généralise et s’étend aux lycées. La coordination nationale lycéenne tient sa première assemblée le 25 novembre.

Une première manifestation avec montée nationale à Paris se tient le 27 novembre, elle rassemble des centaines de milliers d’étudiant.es et de lycéen.nes, alors que les députés débattent du projet de loi à l’Assemblée nationale.

Le gouvernement commence à être sérieusement bousculé au point que Monory, le ministre de l’éducation nationale, annonce le réexamen des points litigieux du projet.

Le 4 décembre la manifestation est encore plus massive, elle se termine par des affrontements entre des groupes de manifestant.es et la police aux Invalides. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, des policiers matraquent un étudiant, Malik Oussekine, alors qu’il rentre chez lui. Il décède des suites des coups reçus.

Devaquet démissionne le 6 décembre. La coordination nationale étudiante lance un appel à la population et aux confédérations syndicales pour qu’elles soutiennent et protègent par leur présence les manifestations face à la répression policière. Dans plusieurs villes, étudiant.es et lycéen.nes se rendent dans des entreprises pour rencontrer les syndicats dans ce but, parfois à l’occasion d’heures d’information syndicale, c’est le cas à EDF, à la poste, à la SNCF et à Renault notamment. Chirac, sous le pression de la jeunesse soutenue par la majeure partie de la population, retire finalement le projet de loi le 8 décembre.

Pour Malik et Abdel
À Paris, le 10 décembre 1986, énorme manifestation à la mémoire de Malik Oussekine, assassiné le 6 décembre par les « voltigeurs » de la police, et d’Abdel Benyahia, tué par un policier ivre dans un café le 5 décembre. (c) Jean-Claude Coutausse

Le 10 décembre entre 300.000 et 400.000 personnes manifestent silencieusement à Paris avec le mot d’ordre « Plus jamais ça ». La Coordination étudiante prononce son autodissolution le 12 décembre après avoir appelé à la tenue d’états généraux en vue de proposer une autre réforme de l’Université. Ceux-ci se tiennent à Saint-Denis en mars 1987.

La grève a duré trois semaines mais elle marque toute une génération. Nombre de jeunes se conscientisent et sortent de la léthargie dans laquelle l’expérience du gouvernement PS-PCF a plongé le mouvement social de 1981 à 1986. Mais ce qui reste un des principaux acquis de ce mouvement est sa capacité d’auto-organisation (comités de mobilisation, comités de grève, coordinations). Cette dernière déteint sur la grande grève du rail de décembre 1986-janvier 1987, celles des instituteurs en 1987 ou des infirmières en 1988. Cette influence est durable et peut s’apprécier dans l’évolution du syndicalisme ouvrier, puisque ce mode d’organisation est revendiqué alors par une partie de l’opposition CFDT, puis par les syndicats SUD.

Laurent Esquerre (AL Aveyron)

Photo : Jean-Claude Coutausse


DANS LE FEU DE L’ACTION : LA CRÉATION DU COLLECTIF JEUNES LIBERTAIRES

C’est peu dire que les libertaires étaient comme des poissons dans l’eau en novembre-décembre 1986. Une partie sont alors organisé.es dans la Fédération anarchiste, dans l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL) ou dans l’Organisation communiste libertaire (OCL). La plupart ne sont pas affilié.es à ces organisations et agissent dans des collectifs libertaires locaux brassant différentes sensibilités. On les retrouve dans des grèves et dans les structures d’auto-organisation, plus à l’échelon local que national.

« Clash » n°9 (janvier-février 1990)
En 1987, le Collectif jeunes libertaires lance son journal, « Clash », dont 15 numéros sortiront jusqu’en juin 1991.

Une partie de ces collectifs tentent de se coordonner notamment à l’initiative de la Coordination libertaire étudiante (CLE) de Nanterre, qui compte une vingtaine de membres dans cette fac. Mais malgré une réunion dans ce sens, l’appel de la CLE ne débouche sur aucune structuration. C’est la raison pour laquelle les jeunes de l’UTCL créent le Collectif jeunes libertaires (CJL) à la fois distinct et proche de l’UTCL. Le CJL diffuse son premier tract le 10 décembre à Paris, lors de la grande manifestation en mémoire de Malik Oussekine. Il développe ses activités et implantations à l’échelle nationale jusqu’en 1991, date à laquelle la majorité de ses membres décide de participer à la création d’Alternative libertaire.

 
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