écologie

Pesticides : L’État au service des lobbys du poison

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Dans son numéro de numéro de février 2009, Alternative libertaire faisait le point sur la dangerosité des pesticides. Huit ans plus tard, bien peu de choses ont changé dans ce domaine. Nous tenons à rappeler l’urgence d’une interdiction totale des pesticides, et appelons à rejoindre les associations qui luttent contre le déversement de dizaines de milliers de tonnes de poisons divers dans l’environnement.

Les conditions d’épandage des pesticides, dits produits « phytosanitaires », sont actuellement définies par un arrêté ministériel de septembre 2006. Mais le Conseil d’État, suite à une contestation de l’« association nationale pommes poires », a cassé cet arrêté pour des raisons de forme. Un nouveau projet d’arrêté doit remettre à plat les conditions d’épandage : force du vent, distances minimales par rapport à une habitation et à un cours d’eau, délais minimaux à respecter avant que les travailleuses et travailleurs agricoles – les plus exposé.es aux effets des pesticides – puissent pénétrer à nouveau dans une parcelle traitée. Mais la FNSEA, associée à la préparation de cet arrêté, ne souhaite rien céder aux mesures de sécurité. « Le syndicat estime que ces nouvelles dispositions imposant des zones non traitées larges de 5 à 20 mètres entre les cultures et les habitations priveraient les exploitants d’un “énorme potentiel” de production (...). La FNSEA veut réduire les délais minimaux de retour dans une parcelle traitée avec des produits cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques (...). Ces jours-ci, l’organisation a aussi dépêché ses soutiens parlementaires : le député des Hautes-Alpes Joël Giraud (radical de gauche) plaide contre l’arrêté au nom de l’agriculture de montagne, déjà contrainte par la géographie. Au Sénat, Yvon Collin (RDSE, Tarn-et-Garonne) a interpellé la ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, lors des questions au gouvernement [1]. »

Face à cette offensive du lobby de l’agro-industrie, le 17 octobre, les associations environnementales, tenues à l’écart des discussions, se sont pourtant invitées dans le débat. Eau et rivières de Bretagne, France nature environnement, Générations futures et Soutien aux victimes de pesticides réclament le maintien des dispositions minimales de protection contre les épandages : une zone non traitée d’une largeur de 1 mètre vis-à-vis de tous éléments du réseau hydrographique ; des zones non traitées à proximité des points d’eau, des habitations, des jardins et équipements collectifs ; une limite d’intensité d’un vent lors des épandages. Pourtant, il semblerait que le gouvernement se soit une fois de plus couché devant la FNSEA : alors que les statistiques sur les volumes de pesticides pour l’année 2014, récemment publiées, montrent une augmentation de 16 % des épandages de ces « phytosanitaires » en France, l’hypothèse de créer une zone non traitée de 5 mètres de large autour des habitations… a tout bonnement disparu du projet de décret [2].

Les dégâts faramineux des perturbateurs endocriniens

Les perturbateurs endocriniens (PE) sont une catégorie de molécules produisant des effets délétères à de faibles niveaux d’exposition, en interférant avec le système hormonal. Ils se ­retrouvent dans de nombreux pesticides – en particulier les organophosphorés comme le Malathion ou le Roundup –, ou sont présents dans des solvants et plastiques, dans certains cosmétiques ou conditionnements alimentaires. Selon l’étude Diabetes and Endocrinology conduite par des chercheuses et chercheurs américains [3] , l’exposition aux PE entraînerait 340 milliards de dollars par an de dégâts sanitaires aux États-Unis, et encore, il s’agit d’une sous-estimation, puisque l’étude n’a considéré que les maladies et les troubles pour lesquels existent des preuves solides du lien : obésité et diabète, troubles de l’appareil reproducteur et infertilité, et surtout effets neurologiques et neurocomportementaux qui se taillent la part du lion en diminuant les capacités intellectuelles, calculées en points de quotient intellectuel (QI), des enfants exposés in utero. Au sein de ­l’Union européenne, ces mêmes dégâts sont estimés à 157 milliards d’euros [4], un niveau deux fois moindre, mais qui reste énorme, et qui s’explique par les différences de réglementation.

Pesticides et nutrition

Une douzaine de scientifiques et de médecins, praticiens hospitaliers ou chercheuses et chercheurs attaché.es à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ou au CNRS, ont récemment essuyé un refus de financement de leurs travaux par les ministères de ­l’Agriculture, de la Santé et de l’Environnement. Elles et ils leur ont adressé un courrier, le 10 octobre 2016, demandant des éclaircissements. Leur projet répondait à une inquiétude des médecins du service d’oncologie-hématologie du centre hospitalier d’Avignon (Vaucluse). « On y enregistre 280 à 300 nouveaux cas de différents cancers du sang par an et ce chiffre est en augmentation ces dernières années, dit l’un des pétitionnaires. Le bassin de population n’ayant pas suffisamment augmenté pour expliquer cette tendance [5]. » L’objectif des chercheuses et chercheurs était de reconstituer le parcours professionnel et les lieux fréquentés par les malades, pour suggérer ou écarter un lien avec certains usages de produits phytosanitaires. « En l’absence de toute justification scientifique précise des raisons de ce refus, écrivent-ils dans leur lettre, celui-ci nous apparaît comme une décision de nature politique qui, malheureusement, contribue au maintien de l’invisibilité des maladies liées à l’exposition professionnelle et environnementale aux pesticides. »

Outre ces dégâts sur la santé humaine, un autre constat s’impose. Le Fonds mondial pour la nature (WWF) publiait en octobre, dans son étude bisannuelle réalisée en partenariat avec la société savante Zoological Society of London, que les espèces de vertébrés avaient perdu 58 % de leurs effectifs ces quarante dernières années, avec aussi des extinctions totales d’espèces. Les milieux d’eau douce sont les plus affectés, avec un effondrement de 81 % d’individus, devant les espèces terrestres, 38 %, et celles marines, 36 %. Ces chiffres matérialisent la sixième extinction des espèces en cours : une disparition de formes de vie sur la planète dont le moteur est indéniablement liée à l’expansion du capitalisme. Les causes premières de ces reculs sont imputables à la perte et à la dégradation de l’habitat sous l’effet de l’agriculture industrielle, de l’exploitation forestière, de l’urbanisation ou de l’extraction minière ; à la surexploitation des mers par les pêcheries industrielles ; aux pollutions massives par les pesticides ; et enfin, de manière plus marginale pour l’instant, au changement climatique.

Jacques Dubart (AL Nantes)

[1Le Monde, 18 octobre 2016.

[2Le Monde, 8 novembre 2015.

[3Voir la revue médicale The Lancet, 18 octobre 2016.

[4Le Monde, 5 mars 2015.

[5Le Monde, 17 octobre 2016.

 
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