histoire

1986 : La plus longue grève du rail

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Du mouvement cheminot de décembre 1986-janvier 1987, on ne retient souvent que l’apparition des coordinations nationales. Quitte à oublier le rôle crucial du travail de terrain en amont, et l’avènement des AG souveraines.

Si la grève de 1995 a existé, c’est parce que le mouvement de 1986-1987 l’a préparé, à travers tout ce qu’il a porté et s’est retrouvé au cœur du mouvement social durant la décennie qui suit.

« Fruit d’années de construction par des équipes militantes CFDT et parfois CGT, la grève de décembre 1986-janvier 1987 marque un tournant important en termes de démocratie dans la lutte, de démocratie syndicale, par la place conquise par les assemblées générales. C’est aussi une rupture avec la litanie des grèves carrées sans perspective, un retour à l’action directe par l’occupation des voies et des locaux de travail, l’instauration d’un contrôle de la base sur les négociations, la naissance des coordinations, etc. »  [1].

Le mouvement qui a paralysé la SNCF durant près d’un mois s’inscrit dans la suite directe de la grève et des manifestations contre le projet de loi Devaquet. Nombre d’équipes syndicales ont relayé les informations sur ce mouvement et participé aux manifestations ; une partie non négligeable de la population cheminote s’y retrouvait d’autant plus qu’elle avait un point commun avec les étudiants et les étudiantes : la jeunesse. La période 1973-83 avait vu un très fort renouvellement du personnel SNCF.

« Lutter ! » (janvier 1987). Cliquer pour accéder au PDF intégral.
Très riche sommaire pour ce numéro spécial du périodique de l’UTCL : coordinations de grévistes à la SNCF, mouvement de la jeunesse contre Devaquet, colloque de l’UTCL sur le syndicalisme révolutionnaire, livre d’Alain Bihr, « La Farce tranquille »...

La grève avant la grève

La longue grève intercatégorielle se situe dans la suite directe d’un mouvement entamée deux semaines auparavant, par les vendeurs et vendeuses SNCF. Sur l’initiative des agents des gares de Paris-Saint-Lazare et Paris-Lyon, où les équipes syndicales CFDT [2] sont particulièrement actives, ils et elles ont construit un mouvement fort, reconductible et original : la grève des réservations, en réaction à la décision patronale de leur supprimer une indemnité.

La réservation, devenue obligatoire pour les TGV mais encore facultative pour les autres trains, était une prestation différente du « billet de train » lui-même. Ce n’est que pour celle-ci que les agents commerciaux utilisaient le système informatique, auquel était liée cette indemnité. D’où l’idée : « puisque la direction veut nous supprimer l’indemnité de saisie, nous ne faisons plus de réservation » ; action illégale mais dont le caractère massif permis de repousser les menaces de sanction et… de gagner le maintien de l’indemnité de saisie pour (au moins) trente années supplémentaires.


Au journal d’Antenne 2, le 7 janvier 1987 : mouvement de masse, sabotage ouvrier sur les lignes, interventions policières...


Durant deux semaines, les agents commerciaux se réunissent chaque jour lors d’une assemblée générale tenue sur une heure de grève, décident des actions complémentaires à leur « grève des résas », choisissent et mandatent les délégations qui rencontrent la direction, se coordonnent directement de gare à gare : ils et elles exercent la démocratie syndicale et ouvrière au quotidien. Dans plusieurs régions, le mouvement s’élargira à quelques autres services, également concernés par l’indemnité de saisie [3].

A compter du 17 décembre, la CGT appelle à cesser la grève dans plusieurs gares, position confirmée par un tract fédéral le 18 ; au contraire, dans la même période, des AG de vendeurs et vendeuses soutenues par les syndicats CFDT locaux, décident de passer de la grève des réservations à la grève totale. Car l’histoire se construit aussi du côté des agents de conduite de Paris-Nord…

Le syndicat est l’outil des travailleurs et des travailleuses…

Début décembre, un groupe d’agents de conduite de Paris-Nord a lancé une pétition, reprenant un cahier revendicatif ancré dans la réalité et mettant en avant la volonté de partir en grève pour le faire aboutir. Proposition est faite à toutes les fédérations syndicales de venir discuter de cette initiative lors d’une assemblée générale. Seule la fédération CFDT-Cheminots sera présente. Michel Desmars est alors l’un de ses secrétaires, où il est notamment chargé du groupe technique national Agents de Conduite [4]. Il prend l’engagement, non seulement d’appuyer la démarche régionale mais de l’amplifier en la relayant auprès de toutes les collectifs locaux CFDT, en incitant à l’organisation d’assemblées générales dans tous les dépôts dès que la grève aura démarré à Paris-Nord.

Les revendications portent sur le refus du projet patronal de grille des salaires qui diminue considérablement la part d’avancement à l’ancienneté, sur l’amélioration du déroulement de carrière, des primes et des conditions de travail, et sur la dénonciation de la médecine répressive. Ces exigences n’ont rien de révolutionnaires, ce qui l’est plus est leur adéquation avec ce que pense la très grande majorité des cheminots et des cheminotes d’une part, l’utilisation dynamique qu’en fait la CFDT-Cheminots d’autre part.

Le 18 décembre la grève démarre à Paris-Nord, l’action s’étend le jour même sur l’ensemble du réseau Nord. Le 19, les dépôts de Paris-Sud-Est, Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse se mettent en grève. Le 20 au matin, 70 dépôts sur 94 sont en grève ; le soir, 93.

L’extension à d’autres secteurs commence et se généralise à compter du lundi 22. La direction joue la division, multiplie les réunions pour se concilier l’appui de quelques fédérations (CFTC, FO, FMC, CGC), sans répondre aux revendications des grévistes, dont les AG repoussent ces provocations. Le 29 décembre marque le point le plus fort de la grève ; à partir de là, le mouvement se renforcera dans les établissements où il n’était pas encore majoritaire mais ne touchera pas les quelques services qui n’étaient pas vraiment entrés dans l’action.

Durant trois semaines, la direction SNCF fera appel à de très nombreuses reprises aux forces dites de l’ordre, pour faire évacuer les voies, disperser des piquets de grèves, mettre un terme aux occupations de locaux de travail.

cc blog Hasarddelaviehasarddesrencontres.com
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cc Lutter ! (janvier 1987)

A la base, une pratique démocratique et unitaire

Tout au long du mouvement, la CFDT est à l’initiative, tout en promouvant la démocratie et le rôle des assemblées générales. La fédération fait circuler l’information en temps réel, tant sur la réalité de la grève que sur les négociations, les équipes locales défendent la primauté des assemblées générales, souvent contre la CGT, parfois contre des groupes politiques qui prétendent dicter aux grévistes la marche à suivre. Ce n’est pas un long fleuve tranquille dans la CFDT : les tiraillements sont forts avec la Fédération générale des transports et de l’équipement (FGTE), qui défend une ligne plus modérée et tentera de l’imposer, via la presse, par-dessus la branche fédérale cheminote. Quant à la confédération, début janvier, elle dénoncera publiquement la poursuite de la grève.

Le rôle de la CFDT-Cheminots, dans laquelle se retrouve nombre de militants et militantes révolutionnaires, a été très important. Il prend sa source dans l’activité menée depuis des années, en animant de nombreuses luttes locales, des structures syndicales locales, régionales et nationales, des regroupements intersyndicaux ou encore l’opposition au sein de la CFDT. Mais la grève de 1986-1987 résulte aussi de dynamiques unitaires à la base.

En témoigne Jaques Hais, alors un des animateurs du syndicat CFDT de la région rouennaise :

Une tradition unitaire existait depuis longtemps sur l’agglomération rouennaise, des rencontres, des bulletins de boites, des actions étaient régulièrement réalisés par des cheminots syndiqués à la CGT, à la CFDT ou non syndiqués. Cette génération ne se reconnaissait pas dans le syndicalisme tel qu’il était, elle refusait la division syndicale ainsi que les divisions catégorielles. En 1975, une trentaine de cheminots créent un modeste bulletin de 4 pages La Basse Tonne ; peu après, le Comité unitaire de mobilisation des cheminots (CUMC) est créé ; il préconise la lutte autrement que par des grèves de vingt-quatre heures à répétition et affirme la nécessité de l’unité syndicale large. Le CUMC s’exprime par tracts et pétitions, son audience est d’environ 500 personnes sur l’agglomération rouennaise. La 3e tentative de regroupement unitaire à la base se fera autour du journal Rail Bol. Vendu à 500 exemplaires, il sera édité de mai 1985 jusqu’à mi-1986. Les mêmes personnes impulsent des actions de soutien au niveau international : soutien à Solidarnosc, soutien au Nicaragua, soutien aux mineurs anglais, etc.

La CGT combat la grève puis son auto-organisation

La fédération CGT s’oppose à la grève reconductible. Pour éviter la jonction, elle a appelé les agents commerciaux à cesser le mouvement juste avant le démarrage de la grève des agents de conduite. Surtout, durant les premières jours, elle organise des piquets antigrève dans plusieurs dépôts et freine toute extension à d’autres catégories.

Dépassée par la dynamique lancée, elle doit finalement soutenir le mouvement, mais multiplie les avertissements sur « les dangers de cette grève au moment des fêtes de fin d’année ». Lorsque se créent des coordinations, au lieu de mener le débat, de pointer les insuffisances, les contradictions voire les manipulations, la fédération CGT se contente de les dénoncer par principe. Dans de très nombreux sites, les militants et militantes CGT sont désarçonnés par la pratique des assemblées générales quotidiennes : alors que c’est un lieu vivant, interactif, créatif, ils et elles se contentent d’y lire le communiqué fédéral du jour et s’arc-boutent sur des positions parfois totalement étrangères aux participants et participantes aux assemblées générales.

La CGT fera ultérieurement le bilan de cette grève, en tirera des enseignements, mais cet épisode important est un des éléments qui expliquent pourquoi le choix de cette organisation était impossible pour les milliers de cheminots et cheminotes qui quitteront la CFDT quelques années plus tard, en janvier 1996.

Les coordinations

Pour la majorité des grévistes, ce sont les assemblées générales qui décidaient et il revenait aux fédérations syndicales de coordonner la lutte. En Normandie, Rhône-Alpes, Midi-Pyrénées, Auvergne, les comités de grèves locaux s’organisent à l’échelle régionale. Mais deux coordinations nationales sont mises une place : une concernant les agents de conduite, dans la suite de l’appel des grévistes de Paris-Nord ; l’autre, intercatégorielle, basée sur la région Paris-Sud-Ouest. La CGT dénonce les deux.

Une manifestation de la coordination « intercatégories »
2e en partant de la gauche : Serge Torrano ; au centre : Daniel Vitry. cc blog Hasarddelaviehasarddesrencontres.com

Au sein de la CFDT, la coordination intercatégorielle est un sujet polémique : le choix de ses animateurs, responsables CFDT de Paris-Sud-Ouest, de dénoncer « les syndicats » y est pour beaucoup, ainsi que l’attitude de militants et militantes de Lutte ouvrière qui investissent cette coordination nationale sans le moindre mandat de leur assemblée générale. La division sur ce sujet affectera aussi le mouvement libertaire : les militants UTCL, fortement impliqués dans la fédération CFDT, sont dénoncés par ceux de l’OCL et de la FA [5].

Cependant, si elles ont été médiatisées et étaient indéniablement une des facettes de la recherche d’auto-organisation du mouvement, les coordinations n’ont pas été l’élément décisif : ce sont les assemblées générales, quotidiennes et organisées par collectifs de travail, qui ont joué ce rôle. Il n’en reste pas moins que le phénomène marquera de nombreuses luttes des années qui suivent : dans l’éducation, dans la santé, jusqu’à la coordination des « camions jaunes » de la poste qui aboutira à la création de Sud PTT [6].

Fin de la grève

Le 31 décembre au soir, la bataille contre le projet de nouvelle grille salariale est gagnée ; les autres revendications ne sont pas satisfaites. La grève est reconduite. De nouveaux acquis, insuffisants, sont engrangés le 8 janvier. La grève se poursuit, mais la fatigue, les divisions, les faiblesses interprofessionnelles finiront par l’emporter.

La reprise décidée au dépôt de Chambéry le 9, marque le début du reflux ; mais ce n’est que le 14 que la grève nationale prend réellement fin [7].

Le projet patronal de grille salariale a été retiré ; celle alors en vigueur l’est restée jusqu’à la négociation d’une nouvelle, applicable au 1er janvier 1992 (toujours en fonction aujourd’hui). L’indemnité de saisie est maintenue, son application est élargie, une nouvelle indemnité est crée pour les vendeurs et vendeuses ne travaillant pas sur informatique. De nombreux articles de la réglementation du travail sont améliorés.

Vingt ans plus tard, Jean-Michel Dauvel, qui en 1986 travaillait au dépôt de Sotteville et était animateur du syndicat CFDT et de la coordination nationale des agents de conduite, résumait ainsi :

« Ce qui restera dans l’imaginaire cheminot, plus que l’idée de victoire, c’est la conviction d’une fierté retrouvée : nous avons, dans la durée, égalé et dépassé nos aïeux de la grande grève de 1920. Nous avons su, contre le gouvernement et la direction, malgré certaines fédérations syndicales, construire un outil de lutte géré de bas en haut. Ce modèle sera repris lors des luttes des instituteurs et institutrices en 1987, puis des infirmières et des infirmiers en 1988. Vingt ans après, les syndicats ont (un peu) évolué, les assemblées générales sont devenues incontournables. Pour autant les syndicalistes révolutionnaires ont encore à se battre pour le maximum d’autonomie et d’initiative à la base. Ils ont encore à promouvoir la nécessité d’une organisation permanente (ça s’appelle un syndicat) gérée de bas en haut. Ils ont encore à lutter pour l’autogestion des luttes, « gymnastique » préalable à la reprise en main de l’outil de travail, prélude à l’autogestion de toute la société ! » [8].

Dix ans de plus ont passé, le constat et les espoirs demeurent.

Christian (AL Banlieue Sud-est)


Le PDF intégral du numéro spécial de Lutter ! (janvier 1987)


[1« Grève des cheminots et cheminotes de 1986 et 2016 ; et si on parlait de grève reconductible ? » ; Ce dossier, avec des contributions de Mathieu Borie, Jacques Hais, Christian Mahieux, Frédéric Michel et Julien Troccaz, figure dans le numéro 3 de la revue Les Utopiques (Cahiers de réflexions de l’Union syndicale Solidaires), paru en octobre 2016.

[2En janvier 1996, le syndicat CFDT de la Région de la Gare de Lyon sera le premier à fonder SUD-Rail, en votant sa désaffiliation par 94% des mandats de ses 700 membres ; celui de Paris-Saint-Lazare suivra majoritairement quelques jours plus tard.

[3Les Centres Information Triage et Centres Information Séjour, chargés du suivi des wagons et voitures SNCF sur l’ensemble du réseau national.

[4Michel Desmars est alors membre de l’Union des travailleurs communistes libertaires. L’équipe fédérale CFDT avait été largement renouvelée lors du congrès tenu deux mois plus tôt. Plusieurs des membres, particulièrement présents dans le mouvement de 1986-1987, feront partie des fondateurs de SUD-Rail en janvier 1996.

[6« 1988 : Des moutons noirs fondent SUD-PTT », Alternative libertaire, octobre 2008.

[7Dans quelques sites, ce sera le 15. A partir de là, des situations locales amènent aussi des militants et militantes à se trouver en « absence irrégulière »… contrairement à toute la période précédente, comptée en « grève » alors qu’il n’y avait aucun préavis rendant légalement valide cette grève ! Comme quoi, le rapport de forces…

 
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