Place Beauvau : Le fantasme d’un retour de l’insurrectionnalisme

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Le ministère de l’Intérieur fantasme sur un retour de l’action armée minoritaire dans la mouvance libertaire. L’affaire de Tarnac en est la manifestation. Quelques explications sur la grille d’analyse utilisée par Michèle Alliot-Marie.

Dans son enfance, dans la décennie 1880-1890, le mouvement anarchiste français a connu une période « insurrectionnaliste », porté par une génération militante qui était celle des « petits frères », frustrés de n’avoir pas vécu la Commune de Paris de 1871, et qui rêvaient de faire parler la poudre en pensant que les masses allaient les suivre pour abattre le pouvoir. La stratégie dite de la « propagande par le fait » avait même été officiellement adoptée le 14 juillet 1881 au congrès international anarchiste de Londres. Pendant les années qui suivirent, les mots d’ordre véhiculés par la presse anarchiste ont largement encouragé les actes individuels allant de l’assassinat à l’incendie, en passant par divers attentats plus symboliques que réellement dangereux. Il s’agissait d’attirer l’attention du peuple sur les responsables de sa servitude, dans l’idée que la révolution était « au coin de la rue ».

En réalité, en France, l’insurrectionnalisme fut bien davantage verbal que réel, à l’exception d’actes isolés et sans grande envergure. Peu efficace, il avait conduit l’anarchisme à s’enliser, à s’isoler et finalement à dégénéré – la dérive individualiste apparue à la fin des années 1880 fut due en premier lieu au sentiment d’échec de l’insurrectionnalisme.

Essoufflement de l’insurrectionnalisme

Alors que sa période insurrectionnaliste était en train de s’achever, que l’on commençait à passer à autre chose (la propagande pour la grève générale), c’est la violence de l’État qui poussa à la surenchère. Le 1er mai 1891, à Fourmies (Nord), l’armée tira sur des grévistes faisant 9 morts et 35 blessés. L’indignation populaire contre cette boucherie poussa à la vengeance. Durant une courte période, de 1892 à 1894, les actes de violence anarchiste se multiplièrent. La légende en retient surtout les attentats de Ravachol, les 11 et 27 mars 1892, contre la maison d’un juge de cours d’assises et celle d’un avocat général ; la bombe inoffensive jetée dans l’hémicycle du Palais-Bourbon par Auguste Vaillant le 9 décembre 1893 ; les bombes meurtrières d’Émile Henry en 1894 ; l’assassinat du président de la République Sadi Carnot par l’ouvrier italien Caserio le 24 juin 1894.

Mais cette vague d’attentats, loin d’enclencher une prise de conscience parmi les exploités, entraîna une répression contre l’ensemble du mouvement anarchiste, qui trop faible pour résister, fut rapidement démembré. Dans les autres pays, les phases terroristes ont pu différer sensiblement, et jusqu’en 1914 on releva des assassinats ou des tentatives d’assassinat de têtes couronnées des deux côtés de l’Atlantique. Mais au final partout le bilan fut le même : l’action armée minoritaire ou individuelle se révéla incapable d’ébranler l’appareil d’État, et même d’éveiller la conscience des masses [1].

Virage syndicaliste

En France, la parenthèse terroriste de 1892-1894 fut en fait le chant du cygne d’un insurrectionnalisme déjà passé de mode [2]. Le mouvement prit définitivement une autre option : l’action ouvrière de masse. Les anarchistes entrèrent en nombre dans les bourses du travail et dans les syndicats professionnels. Ils contribuèrent à la fois à la construction de la CGT et à l’émergence du syndicalisme révolutionnaire qui anima cette centrale syndicale jusqu’en 1914. Comme le racontait Pierre Monatte dans ses souvenirs, le goût pour l’action violente n’était pas pour autant abandonné, mais il se devait désormais d’être en phase avec l’action de masse. L’anarchiste Émile Pouget, secrétaire adjoint de la CGT, fut un grand propagandiste de l’action directe qu’il définissait comme la « manifestation de la force et de la volonté ouvrière [qui] se matérialise, suivant les circonstances et le milieu, par des actes qui peuvent être très anodins, comme aussi ils peuvent être très violents ».

Les anarchistes s’étaient globalement lassés de la violence individuelle et de l’avant-gardisme. Et même si l’action directe pouvait prendre le chemin de l’illégalisme, que ce soit sous la forme du boycott, du sabotage ou de la grève sauvage, elle devait d’abord conçue comme la manifestation d’un combat de masse et de classe. « Aussi disons-nous d’abord que la grève, le sabotage, la grève générale, qui sont les moyens de pratiquer l’action directe, sont des formes de lutte tirées du mouvement ouvrier lui-même, écrivait en 1909 Victor Griffuelhes, secrétaire de la CGT, puisqu’avec l’une et l’autre, c’est le travailleur, et seulement le travailleur qui agit. » [3]

Et de fait, la CGT mena de virulentes campagnes anticapitalistes, antimilitaristes, parfois antipatriotes et anticléricales. Son activité de propagande, la solidarité de classe et l’entraide qui s’organisaient au sein des bourses du travail, les actions symboliques ou minoritaires, les grèves de masse, voire les mouvements quasi insurrectionnels comme les événements de Draveil-Vigneux en 1908 permirent à la CGT d’organiser la fraction la plus consciente et active du prolétariat.

Après son enfance insurrectionnaliste, les années 1900-1910 de l’anarchisme furent celles de l’insertion dans le mouvement ouvrier organisé qui lui permit de peser dans la lutte des classes mais donna également une résonance démultipliée aux thématiques qu’il portait dans la société (éducation, antipatriotisme, liberté sexuelle et contraception, etc.).

Flux, reflux et exaspération

En France, les révolutionnaires, qu’ils soient communistes ou anarchistes, n’ont depuis lors plus guère dévié de cette stratégie fondée sur l’action de masse, liée au flux et au reflux de la lutte des classes. Les périodes de reflux peuvent toutefois entraîner une certaine exaspération chez certaines et certains militants, qui ont le sentiment que les masses sont trop lentes, et qui ont soif d’actions d’éclat immédiates. Ainsi, durant le passage à vide des années 1980, était apparu le groupe Action directe.

Aujourd’hui, le sentiment peut exister que le mouvement ouvrier et social fait du surplace. Une perte de confiance dans l’action de masse peut pousser certains petits groupes militants radicaux ou révoltés pourraient se lancer dans l’action armée minoritaire, en s’imaginant « réveiller les masses », voire même dans une fuite en avant désespérée. C’est à peu près le scénario qu’a imaginé la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie. D’où son obsession à trouver des complots et des cellules terroristes d’extrême gauche qui, de toute évidence, n’existent pas.

Jacques Dubart (AL Agen)

[1La stratégie de l’action armée minoritaire ne s’est en définitive révélée payante que pour certains mouvements de libération nationale (Indochine, Algérie, Angola, Mozambique…).

[2Même si Ravachol, Vaillant et d’autres continueront d’être adulés comme des martyrs de la cause.

[3Victor Griffuelhes, Le Syndicalisme révolutionnaire, 1909.

 
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