Turquie : Une répression pire que dans les années 1980

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Depuis la tentative de coup d’Etat en 2016, Erdoğan ne cesse de renforcer sa mainmise sur la Turquie et la répression s’abat sur tous les secteurs de la société qui osent défier son pouvoir autoritaire.

Logo du Parti démocratique des peuples (HDP)

À l’approche des élections municipales du 31 mars 2019, la répression à l’encontre du mouvement social atteint des niveaux encore inédits en Turquie. Au Kurdistan turc, le Parti démocratique des peuples (HDP), la plus puissante force progressiste légale de Turquie, est parvenu à unir au sein d’une grande coalition électorale les principaux partis politiques kurdes. Par ailleurs, dans le reste de la Turquie, il s’est rapproché de l’aile gauche du Parti républicain du peuple (CHP), le grand parti de centre-gauche héritier du kémalisme, et il pourrait gagner des mairies dans quelques grandes villes du pays. Face à cette menace électorale, le gouvernement turc, toujours sous la houlette du président Erdoğan, a décidé d’intensifier la répression. Selon des militants présents sur place, la situation est encore pire que celle qui prévalait durant les années 1980, marquée par un coup d’État qui instaure jusqu’en 1983 un régime militaire.

Signe de ralliement des « Loups Gris », mouvement néo-fasciste et violent lié au MHP, le « Parti d’action nationaliste », qui soutient Erdoğan.

La situation s’était déjà considérablement dégradée après le coup d’État raté de 2016, et atteint maintenant de nouveaux sommets. Les arrestations sont quotidiennes, ciblant des syndicalistes, des militantes et militants associatifs et politiques, ou encore des journalistes. De plus en plus, toute expression dissidente est ouvertement associée par le gouvernement turc à un soutien au combat du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), interdit en Turquie. C’est le lot du HDP, qui s’est vu signifier par Erdoğan que tous les maires qu’il parviendra à faire élire seront systématiquement arrêtés.

Le PKK est illégal et considéré comme une organisation terroriste par le pouvoir turc, figure également depuis 2002 dans la liste des organisations terroristes, émise par l’Union européenne. Le Tribunal de l’Union européenne vient de rendre le 15 novembre dernier une décision désavouant cette qualification, jugeant non justifiée l’inscription sur la liste renouvelée tous les six mois jusqu’en fin 2017, période concernée par un recours juridique. Une décision principalement motivée par l’insuffisance de preuves du caractère terroriste du parti et qui constitue un point d’appui dans la bataille juridique et politique pour faire retirer le PKK de la liste de l’UE.

Sujet d’un culte de la personnalité, la figure d’Erdoğan est de plus en plus présente dans l’espace public.

Grèves ouvrières et grève de la faim

Alors que l’économie turque se porte de plus en plus mal, la répression vise aussi des travailleurs et des travailleuses en lutte. En septembre 2018, par exemple, des milliers de salarié.es employés sur le chantier du nouvel aéroport international d’Istanbul se sont mis en grève. Leurs revendications portaient sur la sécurité au travail, l’insalubrité de leurs logements et d’importants retards de salaire. Près de 500 grévistes furent arrêtés, tandis que la police attaquait les piquets de grève avec une rare violence. Des dizaines de travailleurs et de travailleuses attendent toujours leur procès, et risquent d’importantes peines de prison. En novembre 2018, la répression a également frappé 35 grévistes de l’usine de Bursa du constructeur automobile français Renault, complice de la brutalité d’Erdoğan. Poursuivis pour rassemblement illégal, nombre d’entre eux ont reçu des peines de prison de plusieurs mois avec sursis.

Finalement libérée le 25 janvier sur décision du tribunal d’Amed (Diyarbakır), Leyla Güven poursuit néanmoins sa grève de la faim.

C’est dans ce contexte particulièrement difficile que Leyla Güven, une députée du HDP emprisonnée depuis janvier 2018, est rentrée en grève de la faim à partir du 7 novembre. Elle entend ainsi protester contre la répression qui frappe le mouvement social, ainsi que contre les conditions d’incarcération du leader kurde Abdullah Öcalan. Depuis, elle a été rejointe dans ce mouvement par près de 226 autres prisonniers et prisonnières politiques. Alors que la santé de Leyla Güven s’aggrave de jour en jour, Erdoğan semble vouloir jouer la carte de l’intransigeance. Comme le montrent les témoignages de solidarité venus d’Irlande, de France ou d’Allemagne, c’est tout le mouvement progressiste qui, en Turquie et au Kurdistan, mais aussi dans le reste du monde, retient son souffle.

Guillaume (AL Paris Nord-Est)

 
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