Quartiers populaires : Face à l’insécurité policière

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Peut-on encore décemment parler de « bavures », comme on parlerait de défaillances individuelles ? Les violences policières sont le produit d’un système. Leur dénonciation doit unir les mouvements sociaux et les quartiers populaires.

De Ali Ziri à Argenteuil à Yakou Sanogo à Bagnolet, morts suite à des arrestations, l’été a été marqué par une flambée des violences policières. Face à cela, la seule crainte du gouvernement a été celle d’un nouvel embrasement généralisé dans les cités. En conséquence le quadrillage policier des quartiers s’est renforcé, tandis qu’au niveau national se tenaient de pseudo-réunions de concertation entre le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, et des associations [1].

Trop souvent les crimes sont assimilés à des « bavures policières », expression qui laisse entendre qu’il s’agit d’un dérapage individuel, qu’il conviendrait alors de condamner [2]. Face à cela, même le discours militant est trop souvent inconséquent ! Car le caractère répétitif, régulier, quasi-banal, de ces morts, conduit davantage à penser qu’elles sont inhérentes à la gestion sécuritaire des quartiers. S’il s’agissait de simples dérapages, ils seraient condamnés, ce qui n’est quasiment jamais le cas. La police est tout sauf « républicaine » dans ce pays, de même que la Justice qui la couvre !

Gestion postcoloniale

Les morts que l’on déplore régulièrement ne sont, elles même, que la partie émergée de l’iceberg. Pour un jeune mort, combien ont connu des contrôles policiers musclés et au faciès, des gardes à vue injustifiées, etc. ?

La surveillance des « classes dangereuses » que sont les classes laborieuses, pour reprendre la célèbre expression de l’historien Louis Chevallier [3], a muté, les classes laborieuses d’aujourd’hui étant largement d’origine immigrée. La surveillance policière des quartiers populaire est une gestion de classe, mais aussi une gestion postcoloniale [4].

La révolte sociale des quartiers à l’automne 2005 est le dernier grand épisode en date révélateur de cet état de fait. Le 8 novembre 2005, pour mettre fin aux émeutes, Jacques Chirac avait décrété, en conseil des ministres, l’état d’urgence, autorisant les préfets des zones concernées à déclarer des couvre-feux. Cette loi d’exception, utilisée pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, dénotait le climat politique raciste en France. De ce point de vue, les gouvernements, de gauche comme de droite, s’inscrivent dans une continuité politique [5].

Plutôt que de pallier les problèmes sociaux, c’est la solution sécuritaire qui a toujours prévalu, avec un déploiement policier de plus en plus considérable, et l’arsenal juridique qui va avec. Le tout est accompagné d’un discours politique stigmatisant, généralement sur fond de surenchère électorale avec l’extrême droite.

Le climat idéologique, perpétuellement entretenu par les coups de menton des politiciens, décomplexe totalement les « forces de l’ordre ». Elles qui disposent déjà du monopole de la violence légitime, se sentent du coup carrément intouchables [6]. Les collègues zélés savent pouvoir bénéficier de la mansuétude ou des lenteurs opportunes de l’institution policière. Le cas de l’affaire Abou Bakari Tandia, ce sans-papiers mort en garde-à-vue à Courbevoie en 2005, est un exemple parmi d’autres. Son dossier médical vient à peine d’être retrouvé après plusieurs années et, bien entendu, la caméra de surveillance de la cellule de garde-à-vue était en panne au moment des faits [7] !

Mais si finalement, sous la pression des familles de victimes, devant l’accumulation des preuves trop évidentes, la culpabilité des meurtriers est avérée, il y a de fortes chances que les sanctions soient bénignes.

Pourtant, cet État policier dans l’État ne peut agir ainsi qu’avec une couverture politique. La mobilisation s’est accrue contre les crimes policiers ces dernières années, mais elle demeure tout de même en deçà du nécessaire. La mobilisation à Montreuil cet été suite à la mutilation de Joachim Gatti par un tir de flash-ball montre qu’un rapport de forces conséquent peut être victorieux. Malheureusement les militants et les militantes opèrent trop souvent un tri entre les « bonnes » et les « mauvaises » victimes de la police. Les « bonnes victimes » sont forcément des militants et des militantes victimes de la criminalisation des luttes sociales, alors qu’un jeune de cité est plus facilement vu comme responsable de son arrestation et de la violence qu’il subit.

À l’image de la réussite du meeting unitaire du 11 septembre, organisé sur la dalle d’Argenteuil, il faut se dresser collectivement contre l’Etat policier. Cette initiative a fait la jonction entre des luttes contre des crimes policiers (Ali Ziri, Abou Bakari Tandia…) et celle contre la répression des militants et militantes (le collectif de Montreuil) [8]. Elle peut être une première étape dans l’organisation d’actions communes, entre les comités de quartiers contre les crimes policiers, et les collectifs contre la répression du mouvement social. Ne restons pas sur la défensive. Soyons plus solidaires, plus actifs contre l’État policier et pour que ces pratiques répressives et arbitraires cessent !

K. (AL Paris nord-est)

[1« Brice Hortefeux tente de renouer le dialogue jeunes-police », La Tribune, 31 août 2009.

[2Laurent Muchielli, Actuel Marx n°26, 1999.

[3Louis Chevallier, Classes laborieuses et Classes dangereuses, Plon, 1958.

[4Maurice Rajsfus, La Police hors la loi, Le Cherche Midi, 1996.

[5P. Nico, « Trente ans de crise dans les quartiers », Résistance des ghettos n°2, journal du MQJS, 2009.

[6Max Weber, Le Savant et le Politique, Plon, 1959.

[7Plus d’informations sur le site du comité de soutien : http://abtandia.free.fr

[8Infos sur le site du Mouvement des quartiers pour la justice sociale (MQJS) : www.justicesocialepourlesquartiers.org.

 
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