Colombie : Libérer la Terre Mère

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Depuis plus de quarante ans, les peuples indigènes du Cauca (Colombie) se soulèvent pour récupérer les terres qui leur ont été volées depuis la colonisation. Ces derniers mois, ils les ont de nouveau occupées et cultivées tout en subissant la répression frontale de l’État, qui n’hésite pas à tuer pour protéger les intérêts capitalistes.

Longtemps relégués dans les montagnes par les colons, les peuples indigènes du Cauca, organisés au sein du Conseil régional indigène du Cauca (Cric) ont mené de nombreuses actions de récupération de terres depuis 1971. Toutefois, les plaines fertiles de la région restent largement aux mains de propriétaires terriens et de firmes multinationales : de Cali à Popayán, les immensités de monocultures de canne à sucre se succèdent.

L’accaparement des terres est tel que, dans le Cauca, seulement huit firmes de production de sucre et d’agrocarburants se partagent 330 000 hectares de terres alors que les 172 000 familles indigènes sont reléguées sur 165 000 hectares de terres plus ou moins cultivables [1]. Que dire alors de la quantité d’eau [2] et de pesticides absorbés par ces cultures dont les matières premières extraites sont exportées dans le monde entier… Pour mettre fin à ce vol organisé de la propriété collective, le peuple Nasa (nord du Cauca) réalise des actions de libération de la Terre Mère – Uma Kiwe en nasayuwe. Si ces actions peuvent prendre des formes multiples (récupération, confrontation aux acteurs armés, neutralisation des mines…), un exemple emblématique reste celui de la libération de la hacienda La Emperatriz.

Semer la vie et la résistance

Cette propriété terrienne avait déjà été l’objet d’occupation par les communautés en 1991. Mais police et paramilitaires avaient débarqué en pleine nuit pour assassiner vingt personnes, afin de neutraliser la résistance. Toutefois, forcé de reconnaître son crime par la CIDH [3] – le massacre du Nilo –, l’État s’engage à restituer les terres.

En 2005, les indigènes, constatant que l’accord n’avait « étrangement » toujours pas été rempli, décident de réoccuper La Emperatriz, ce qui a notamment été reproduit en mars dernier. Pour les Nasa, récupérer Uma Kiwe signifie aussi prendre soin de celle qui donne la vie, cultiver les graines ancestrales du maïs et du haricot rouge pour semer la vie et la résistance qui germe en elle.

Refaire naître une terre nourricière au profit de l’autonomie des communautés n’est pourtant pas simple dans un contexte où la répression par l’État, les assassinats sélectifs et les menaces sont monnaie courante pour les peuples en lutte. L’État colombien et son armée s’acharnent à défendre les multinationales [4] : en témoignent les incursions violentes des tanks de l’Esmad qui ont coûté la vie au jeune Nasa Guillermo Paví en avril et se sont soldées le 28 mai dernier par la destruction des cultures, de nombreuses et nombreux blessé-e-s et l’expulsion forcée de plus de trois cents personnes qui avaient investi La Emperatriz.

Il n’y aura pas de paix en Colombie tant que toutes les terres ne seront pas récupérées, tant que les multinationales imposent leurs mines et leurs monocultures, tant que les puissants négocient à La Havane le (non-)partage des richesses. Il n’y a jamais eu de cessez-le-feu en Colombie. La guerre emplit toutes les journées de ceux et celles qui luttent, dans le sillon de Guillermo, qui a donné sa vie pour Uma Kiwe, pour qui le peuple nasa nous invite toutes et tous à rejoindre leur lutte.

Camille (AL Paris-Nord-Est)

[1Source : www.nasaacin.org

[2Ces cultures monopolisent l’eau de plus de trente rivières et de 1800 forages. Sources : ibid

[3Commission interaméricaine des droits de l’homme

[4La Emperatriz appartient aujourd’hui à l’entreprise sucrière Incauca, propriété du milliardaire Ardila Lule

 
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