Palestine : Gaza enfermée, Gaza oubliée

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Sarah Katz et Pierre Stambul, activistes du mouvement français de solidarité avec le peuple palestinien, reviennent de dix-huit jours à Gaza. Ils nous offrent leur point de vue sur la situation de l’enclave et la complexité de la société gazaouie.

Y a-t-il un autre endroit au monde qui vive une telle situation ? La réponse est non. À Gaza, depuis 10 ans, 2 millions de personnes sont soumises à un blocus impitoyable. Plus de la moitié de la population est jeune. Ils et elles sont souvent très éduqué-e-s (le territoire compte six universités et 100 000 étudiants et étudiantes). Par les réseaux sociaux, ils et elles connaissent le monde extérieur. Sauf exception, aucune sortie n’est plus possible de ce minuscule territoire (40 km sur 10). Par contre, la population a connu trois destructions particulièrement meurtrières en six ans. Dans tous ces bombardements, l’occupant s’est acharné contre la population civile, mais il a méthodiquement détruit l’appareil productif : usines et ateliers pulvérisés, centrale électrique et de traitement des eaux rendues inutilisables, terres agricoles et serres défoncées par les chars, territoire jouxtant la « barrière de sécurité » rendu inhabitable avec exode durable de la population.

Le cliché du peuple terrorisé ou terroriste

Dans le contexte d’une politique explicite de l’occupant israélien de séparer de manière étanche Gaza de la Cisjordanie, politique antérieure à la prise de pouvoir du Hamas à Gaza, ce dernier a été classé par la « communauté internationale » (Israël, Europe, États-Unis, Égypte ...) comme « organisation terroriste ». En 18 jours de présence à Gaza, nous ne nous sommes jamais senti-e-s en insécurité, ni à cause du Hamas, ni à cause de mystérieux salafistes dont personne ne parle à Gaza (si jamais ils existent de façon organisée).

La population est collectivement punie sous le prétexte de sanctionner un parti. Celui-ci est arrivé au pouvoir après des élections, certes anciennes, mais libres. Il est assez massivement critiqué, voire haï à Gaza, et ceux qui disent les pires choses contre lui n’ont aucune retenue pour l’exprimer ouvertement. Ce rejet ressemble à celui qui s’exprime contre l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. La Palestine n’a pas d’État mais elle a deux gouvernements rivaux dont la priorité est davantage de garder leur pouvoir plutôt que d’unifier le peuple palestinien contre l’occupant. L’Autorité palestinienne a montré à plusieurs reprises qu’elle est davantage préoccupée par la chute du Hamas plutôt que par la fin du blocus. Et le Hamas a construit autour de son gouvernement un fonctionnement clientéliste et une société parallèle dont la finalité essentielle est de conserver le pouvoir, voire de faire de Gaza l’embryon d’un futur État islamique. Nous avons entendu dans chaque camp les pires accusations contre l’autre : le Fatah accusé de prélever des taxes exorbitantes sur le fuel nécessaire à la centrale électrique (d’où seulement six à huit heures d’électricité par jour) et de ne pas payer certains fonctionnaires. Et le Hamas accusé de tirer profit de trafics et de taxes divers, de l’économie souterraine, des tunnels toujours en activité et d’un recrutement clientéliste des « forces de sécurité ».

La population et les autres partis politiques vivent très mal cette division et n’ont aucune peur de l’exprimer. Les gens montrent aussi une très grande colère contre le monde extérieur qui participe au blocus et qui n’a rien fait pour empêcher trois guerres avec des tueries et des destructions massives. La « communauté internationale » a accepté sans broncher qu’on assassine impunément des milliers de civil-e-s sous des prétextes fallacieux. Elle accepte un blocus qui s’exerce aussi sur l’information.

En 18 jours, nous avons récolté une somme très importante de témoignages que les médias internationaux auraient dû recueillir s’ils étaient là. Nous ne pouvons que répéter que Gaza n’est pas un monde de terroristes. C’est une société normale dans une situation totalement anormale (le blocus). C’est une société politiquement très diverse, très solidaire, très accueillante, socialement stratifiée (avec ses riches et ses très pauvres), dont la capacité de résistance et de résilience est attaquée tous les jours.

Le cliché de la résistance héroïque

Bien sûr, malgré toutes les critiques et les divisions, la quasi-totalité de la population a soutenu ou participé à la résistance armée lors de l’invasion israélienne de 2014. Les photos de ceux qui sont tombés au combat sont omniprésentes. Les propos contre l’occupant (et les plus jeunes ne distinguent plus juif et Israélien) soulignent sa cruauté et son mépris total pour la vie et la dignité des Palestiniens et des Palestiniennes. Mais il serait totalement imbécile de généraliser avec des phrases comme « les Palestiniens pensent que… ». Sur tous les sujets (résistance armée ou non violente, un État/deux États, vivre ou non avec les Juifs, espoir dans la communauté internationale, interprétation du Coran ...), les avis sont très différents et s’expriment sans dissimulation. Globalement, on sent une population lasse, fatiguée, pas loin d’une rupture qui ne se fait pas grâce aux solidarités familiales, à la société civile qui pallie ­l’inexistence d’un grand nombre de services publics et à l’espoir qu’un jour ça ira mieux.

Un parti comme le Jihad islamique (respecté pour sa droiture) prône toujours la résistance armée jusqu’à la libération de la Palestine. Mais ce qu’on entend majoritairement est très différent. Il y a des critiques très dures contre les lanceurs de roquettes ou contre le communiqué du Hamas qui a exprimé son soutien à l’attentat de Tel-Aviv. Certains qui ont un long passé de résistant, de combattant, d’exilé et/ou de prisonnier nous disent : « Le monde est mauvais. Si on nous propose, même un État croupion, on sera bien obligé d’accepter. » Des personnes qui ont raconté leur expérience de la Nakba (le nettoyage ethnique de 1948 avec les crimes de la future armée d’Israël et ses cruautés) ou celle de leurs parents, ont aussi dit que le meilleur moment de leur existence a été la période où elles pouvaient travailler en Israël, gagner de l’argent, et se déplacer librement. Pour les plus jeunes, le désir de partir à tout prix, provisoirement ou définitivement, est très fort. On retrouve des Gazaouis parmi les migrants et migrantes qui tentent la grande traversée.

Le rôle de la société civile

Sans la société civile, Gaza se serait écroulé. Cette société survit grâce à un nombre incalculable de petites associations qui donnent aux gens une raison d’être et une raison de vivre. Voici quelques exemples. L’enseignement obligatoire ne concerne pas les plus jeunes. Alors partout se créent des jardins d’enfants ou des projets plus aboutis concernant les enfants de tous âges. Dans la ville de Deir al-Balah, le centre Nawa emploie 32 animateurs et animatrices pour s’occuper de 500 enfants. Toutes les activités existent : terrains de jeu, librairie, art... Pour le financement, Nawa est une exception : la plupart des centres fonctionnent uniquement avec le bénévolat.

Dans les hôpitaux, les malades comme le personnel soignant, vivent le stress en permanence. Alors la seule psychologue salariée de l’hôpital Shifa a lancé un appel sur Facebook. Elle a eu 1 000 réponses, elle a sélectionné 26 personnes par concours. Ils et elles sont diplômé-e-s (en psychologie), au chômage, et paient pour travailler (le transport, l’uniforme…). Ils assurent une mission de service public : l’aide psychologique. Pourquoi le font-ils ? Par solidarité, pour acquérir de l’expérience et pour pouvoir candidater à un travail salarié, quand il y en aura un. Car 90% des diplômé-e-s ne trouvent pas de travail à la fin de leurs études. On les retrouve dans l’aide aux plus démunis (il y a des zones très pauvres et même des bidonvilles bédouins dans la bande de Gaza) ou à ceux qui n’ont pas de générateur quand il n’y a plus d’électricité.

Dans cette société civile, il y a aussi la société traditionnelle. Les mokhtars, sortes de juges de paix, portent les revendications du monde rural sur le réaménagement des terres, la pénurie d’eau et la reconstruction. Visible partout, celle-ci avance par intermittence car l’occupant bloque sans cesse l’arrivée des matériaux (ciment, fer à béton...), laissant une grande partie des bombardés dans des abris de fortune (caravanes, Algeco).

Et puis, il y a de grosses associations qui réussissent à recevoir une aide internationale. Citons-en deux, liées au moment de leur création à la gauche palestinienne (le FPLP) : ce sont le PCHR (Centre palestinien des droits de l’homme) et l’UAWC (Union des comités de travailleurs de l’agriculture). Le premier recense méthodiquement toutes les violations des droits commises par l’occupant, mais aussi par les deux gouvernements rivaux.

L’UAWC impulse un développement basé sur la reconstruction rapide de ce qui a été détruit, des cultures novatrices écologiquement viables, des productions indépendantes et le développement de petites coopératives.

Les partis politiques et la religion

Nous avons rencontré quasiment tous les partis politiques. Partout où nous sommes présenté-e-s (mouvement de solidarité français, BDS, UJFP…) l’accueil a été très amical. Beaucoup ont exprimé une certaine surprise (juif ? athée ?) pour rappeler finalement qu’avant l’occupation, tout le monde vivait ensemble.

La gauche palestinienne est émiettée et, même si elle parvenait à s’unir, elle resterait minoritaire. Le FPLP a particulièrement subi la répression : assassinat ou emprisonnement à vie de ses deux derniers dirigeants. Il a dans ses rangs des femmes qui ont participé à la lutte armée et sont aujourd’hui très respectées. Il reste fidèle à la position historique de l’OLP : un seul État en Palestine où musulmans, chrétiens, juifs et non croyants auraient les mêmes droits. Il a condamné Oslo dès le début, mais ses adversaires l’accusent d’en avoir profité : des milliers de ses exilés ont pu revenir en Palestine et le FPLP a des députés. Malgré le prestige dont il jouit, son influence décline.

Nous avons rencontré les directions de plusieurs partis de gauche membres de l’OLP, favorables à Oslo et à la solution à deux États. Ce sont le PPP (Parti communiste), le FIDA (Union démocratique palestinienne) et le Front populaire de lutte. Tous sont extrêmement critiques contre le gouvernement du Hamas.

Le Jihad islamique est un parti à part, partisan de la lutte armée. Il explique que le droit international comme le droit islamique légitiment la lutte jusqu’à la libération de la Palestine.

Le Fatah n’est pas clandestin à Gaza, mais ses activités sont surveillées. Depuis la grande manifestation de 2012 à l’occasion de son anniversaire, il n’a plus le droit d’organiser des défilés. Nous avons pu voir deux de ses dirigeants et dirigeantes. L’une, sincère, a développé l’idée d’une légitimité historique. Mais elle n’a rien répondu quand on a évoqué la question de la corruption qui explique en grande partie la défaite électorale du Fatah en 2006. L’autre a incarné à nos yeux le parfait prototype du bureaucrate et de la langue de bois.

Avec un peu de temps, nous aurions sans doute pu rencontrer le président du Parlement. Nous avons été reçu à l’intérieur du Parlement par deux députés du Hamas. Rencontre amicale où ils ont largement développé leurs thèses : la complicité de l’Autorité palestinienne et de l’Égypte avec l’occupant, le fait que le Fatah incarne une forme de capitulation. Il y a eu, en 2014, une tentative de gouvernement d’union nationale. C’est sans doute une des raisons de l’attaque israélienne. Il semble bien que, fort du rôle qu’il avait joué dans la résistance armée, le Hamas ait augmenté ses exigences et ce gouvernement a été expulsé de Gaza. Interrogés sur la peine de mort, les deux députés du Hamas nous ont juré qu’elle n’était plus appliquée. Le lendemain, trois condamnés de droit commun étaient exécutés.

Tout le monde est musulman pratiquant à Gaza à l’exception des marxistes et des chrétiens. Cet islam qu’on voit et qu’on entend partout (nous étions encore à Gaza au début du Ramadan) est aussi très divers, et l’islam politique y tient un rang minime. Nous avons entendu à plusieurs reprises un point de vue qui existe de façon significative : « Nous avons toujours vécu avec les chrétiens et les juifs, c’est dans le Coran. » « Le problème, ce ne sont pas les juifs, c’est l’occupation… » « Je préfère que La Mecque soit détruite pierre par pierre plutôt qu’on tue un homme. » Nos interlocuteurs et interlocutrices ont développé un point de vue universaliste de l’islam et nous avons facilement constaté qu’entre musulmans et athées, non seulement le courant passait, mais qu’ensemble nous avions les mêmes indignations et la même rage de justice.

texte et photos Sarah Katz et Pierre Stambul

 
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