1886 : L’affaire du Haymarket Square et nous

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En mai 1886 se déroulent à Chicago les événements à l’origine du 1er Mai  : une révolte ouvrière amène la mort de policiers et, en représailles, la condamnation de quatre anarchistes à la pendaison. Normand Baillargeon, philosophe et militant libertaire québécois, revient sur cet épisode.

On aura du mal à comprendre le profond impact des événements du 4 mai 1886 et leur signification si on ne prend pas le temps de les situer dans le contexte historique au sein duquel ils surviennent. À défaut de le faire, on risque aussi de perdre de vue le fait que cette tragique histoire, loin d’être figée dans un passé dont on n’aurait plus rien à apprendre, a encore de nos jours un réel retentissement dès lors qu’on y réfère en cherchant à cerner ce qu’elle peut nous enseigner — en particulier sur le plan de la lutte politique et de la militance.

Le contexte historique, en cette deuxième moitié du XIXe siècle à Chicago, métropole connaissant une forte croissance démographique et économique, est bien connu et le plus souvent adéquatement exposé, par exemple en français dans le texte aisément accessible de Aviv Etrebilal, sur lequel je reviendrai [1].

Ce contexte présente de frappantes similitudes avec la situation actuelle aux États-Unis, du moins si on en juge par la présence du Tea Party, par la montée, que symbolise bien Donald Trump, d’une certaine xénophobie, dirigée à Chicago contre les fortes communautés d’immigrants et même contre certaines d’entre elles, plus militantes, par la présence de substantielles inégalités économiques et d’une violente lutte des classes, à la fois économique et idéologique.



La situation des ouvriers y est très difficile et elle empire avec la guerre civile (1860-1865), puis avec le grand incendie qui frappe durement la ville en octobre 1871 et qui laisse quelque 100 000 personnes sans abri. Mais une résistance par le mouvement ouvrier s’organise, à Chicago comme ailleurs. L’organisation Noble and Holy Order of the Knights of Labor, autrement dit les Chevaliers du travail, est d’ailleurs née en 1869. Comme on le devine, cette résistance rencontre une forte opposition, juridique, économique, politique, parfois même illégale et souvent violente.

À Chicago, comme dans bien d’autres municipalités, les anarchistes sont solidement implantés, entre autres par l’activité de membres de communautés d’immigrants. Des quotidiens libertaires paraissent ainsi dans les différentes langues des communautés immigrées. Le plus célèbre des quotidiens anarchistes de Chicago, le Arbeiter-Zeitung, tire en 1886 à plus de 25 000 exemplaires.

Pour la journée de 8 heures

En 1886, justement, le mouvement ouvrier lutte aux États-Unis pour obtenir la journée de 8 heures. La semaine de travail typique s’étend alors sur six jours de 10 heures ou un peu plus et compte typiquement quelque 60 à 65 heures. Les grèves sont à ce moment si nombreuses et si fréquentes que l’époque sera baptisée celle du Great Upheaval, du grand bouleversement. La cause de la journée de 8 heures est un combat important et autour duquel les grandes tendances du mouvement ouvrier peuvent se regrouper. Les anarchistes y sont engagés, mais avec leur habituelle lucidité : la journée de huit heures pour aujourd’hui, certes, mais sans perdre de vue que le véritable objectif à atteindre est l’abolition du salariat.

Le mot d’ordre de grève générale du premier mai 1886 est abondamment suivi, et tout particulièrement à Chicago [2].

Ce jour-là, August Spies, un militant bien connu de la Ville des Vents, est un des derniers à prendre la parole devant l’imposante foule des manifestants. Au moment où ceux-ci se dispersent, la démonstration, jusque-là calme et pacifique, tourne au drame : 200 policiers font irruption et chargent les ouvriers. Il y aura un mort et des dizaines de blessés. Spies file au Arbeiter-Zeitung et rédige un appel à un rassemblement de protestation contre la violence policière. Il se tient le 4 mai, au Haymarket Square de Chicago.

Cette fois encore, tout se déroule d’abord dans le calme. Spies prend la parole, ainsi que deux autres anarchistes, Albert Parsons et Samuel Fielden. Le maire de Chicago, Carter Harrison, assiste à la manifestation et, alors qu’elle s’achève, il est convaincu que rien ne va se passer. Il en avise donc le chef de police, l’inspecteur John Bonfield, et lui demande de renvoyer chez eux les policiers postés à proximité. Il est dix heures du soir. Il pleut abondamment. Fielden a terminé son discours, le dernier à l’ordre du jour. Les manifestants se dispersent et il n’en reste bientôt plus que quelques centaines dans le Haymarket Square. Soudain, 180 policiers surgissent et foncent vers la foule. Fielden proteste. Puis, venue d’on ne sait où, une bombe est lancée sur les policiers. Elle fait un mort, et des dizaines de blessés, dont six autres policiers qui mourront de leurs blessures. Les policiers ouvrent le feu sur la foule, tuant on ne saura jamais combien de personnes.

Une chasse aux sorcières est lancée dans toute la ville. Les autorités sont furieuses. Il faut des coupables. Sept anarchistes sont arrêtés. Ce sont : August Spies, Samuel Fielden, Adolph Fischer, George Engel, Michael Schwab, Louis Lingg et Oscar Neebe. Un huitième nom s’ajoute quand Albert Parsons se livre à la police, persuadé qu’on ne pourra le condamner à quoi que ce soit puisqu’il est innocent, comme les autres. En fait, seuls trois des huit suspects étaient présents au Haymarket Square le soir de ce 4 mai fatal.

Le procès des huit s’ouvre le 21 juin 1886 à la cour criminelle de Cook County. On ne peut et on ne pourra prouver qu’aucun d’entre eux ait lancé la bombe, ait eu des relations avec le responsable de cet acte ou l’ait même approuvé. D’emblée, une évidence s’impose pour tous : ce procès est moins celui de ces hommes-là que celui du mouvement ouvrier en général et de l’anarchisme en particulier. La sélection du jury tourne à la farce et finit par réunir des gens qui ont en commun leur haine des anarchistes. Y siège même un parent du policier tué.

Le juge Gary ne s’y est pas plus trompé que le procureur Julius Grinnel qui déclare, dans ses instructions au jury :

Il n’y a qu’un pas de la République à l’anarchie. C’est la loi qui subit ici son procès en même temps que l’anarchisme. Ces huit hommes ont été choisis parce qu’ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivent. Messieurs du jury : condamnez ces hommes, faites d’eux un exemple, faites-les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société. C’est vous qui déciderez si nous allons faire ce pas vers l’anarchie, ou non.

Le 19 août, tous sont condamnés à mort, à l’exception d’Oscar Neebe, qui écope de quinze ans de prison. Le procès a été à ce point ubuesque qu’un vaste mouvement de protestation internationale se déclenche. Il réussit à faire commuer en prison à vie les condamnations à mort de Schwab et Fielden. Lingg, pour sa part, se pend dans sa cellule. Le 11 novembre 1887 Parsons, Engel, Spies et Fischer sont pendus.


Commémoration des 100 ans de l’affaire Haymarket, le 1er mai 1986 à Forest Park.

Un demi-million de personnes aux funérailles

Ce sont eux que l’histoire évoque en parlant des martyrs du Haymarket. Plus d’un demi-million de personnes se pressent à leurs funérailles. Neebe, Schwab et Fielden seront libérés officiellement le 26 juin 1893, leur innocence étant reconnue, ainsi que le fait qu’ils ont été les victimes d’une campagne d’hystérie et d’un procès biaisé et partial. Ce qui reste clair cependant, ce sont les intentions de ceux qui condamnèrent les martyrs de Chicago : briser le mouvement ouvrier et tuer le mouvement anarchiste aux États-Unis.

Le jour même où avait été annoncée la condamnation à mort des quatre anarchistes, on avait communiqué aux ouvriers des abattoirs de Chicago qu’à partir du lundi suivant, ils devraient à nouveau travailler dix heures par jour. Une des retombées de cette histoire est bien entendu la coutume, très répandue de par le monde, de célébrer le 1er mai la Journée internationale des travailleurs. Je dis que cette coutume est très répandue parce que dans d’autres pays, comme le Canada ou encore, et c’est remarquable, les États-Unis, on célèbre plutôt (ou aussi, selon le cas) le Labour Day, c’est-à-dire la fête non plus des travailleurs mais … du travail ! Cela a lieu au début septembre.

Reste toutefois une question restée non résolue jusqu’à ce jour : qui a lancé cette bombe ? De nombreuses hypothèses ont été avancées, à commencer par celle accusant un policier travaillant pour Bonfield. D’autres sont plus récemment apparues et remettent parfois en question l’innocence des accusés.


Plaque commémorative du département intérieur des États Unis, vandalisée par des activistes : « D’abord ils vous prennent la vie, maintenant ils exploitent votre mémoire ».

Une nouvelle querelle des historiens

D’aucuns, comme Aviv Etrebilal cité au début de ce texte, soutiennent que les accusés, ou du moins certains d’entre eux étaient bel et bien coupables. Par l’immigration, des idées et pratiques relatives à la propagande par le fait auraient été importées d’Europe et auraient animé une bonne part des mouvements anarchistes américains, notamment à Chicago, où on aurait donc retrouvé nombre d’insurrectionnels.

Un historien, Timothy Messer-Kruse [3], a de son côté tout récemment soutenu, dans un ouvrage, l’idée qu’aveuglés par leurs convictions politiques, les historiens de la New Left (la nouvelle gauche) ont sciemment occulté de leur sélection et de leur interprétation des faits les convictions qui animaient les acteurs anarchistes de cet événement, et dont ceux-ci n’ont pourtant jamais fait mystère, à savoir que des actes violents et le recours aux explosifs sont nécessaires pour faire advenir une société anarchiste.

La thèse que défend Messer-Kruse est que la fameuse bombe était en fait le signal convenu du début d’une insurrection anarchiste pour lancer des attaques coordonnées contre les postes de police de la ville. Mais une fois la bombe lancée, les autres conspirateurs ont pris peur et reculé.

La querelle d’historiens va sans doute se poursuivre et il est important qu’elle le soit : l’interprétation des faits suppose qu’on les établisse d’abord sérieusement et le plus objectivement possible. De mon côté, j’avoue, (sans être un spécialiste du sujet, il m’intéresse néanmoins assez pour suivre les publications le concernant…) que rien de ce que j’ai lu récemment ne m’amène à rejeter l’usuelle interprétation des faits.

Il va de soi que je peux me tromper, et aussi que des faits ou des arguments nouveaux pourront m’amener à réviser ma position.

Pour le moment cependant, je pense que ce qu’avançait il y a longtemps déjà l’historien Henry David en rappelant les raisons qui avaient amené en 1893 le gouverneur de l’Illinois, John Peter Altgeld, à libérer les trois survivants en les reconnaissant innocents reste vrai : « Un jury partial, un juge plein de préjugés, de faux témoignages, une extraordinaire et indéfendable théorie du complot et la colère de la ville de Chicago ont conduit à ce verdict. Mais les faits n’ont jamais pu prouver leur culpabilité [4].  »

Mais une fois les faits établis, il est possible de les interpréter et de les évaluer de diverses manières. On peut par exemple être convaincu de la culpabilité des accusés et déplorer qu’on l’ait occultée et même applaudir aux gestes qu’ils ont posé.

Aviv Etrebilal, cité plus haut, avance justement que c’est en raison de leur culpabilité qu’il faut saluer les cinq de Chicago et refuser ce qu’il décrit comme leur récupération par les pouvoirs (actuels) :

Un travail gigantesque a été fait pour « réhabiliter » ces compagnons aux yeux de la loi et de l’opinion. Mais nous refusons très nettement de participer à tout cela, et préférons réaffirmer que ces compagnons n’étaient pas innocents, et que c’est bien pour cette raison que nous souhaitons saluer leur mémoire et la « réhabiliter » à notre tour, pour rendre hommage à leur combat insurrectionnel.

Plus loin, il écrit :

De toute évidence, cette tentative insurrectionnelle fut un échec technique, mais ce que nous retenons de tout cela, c’est qu’il est possible d’essayer quelque chose, et qu’il faudra se perfectionner au fil des tentatives. En tant que révolutionnaires, ce bout d’histoire s’inscrit directement dans le livre de nos expériences et d’une mémoire qui, plutôt que de nous enfermer dans un folklore lointain, devrait nous aider à réfléchir le présent d’un existant qu’il reste encore à détruire [5].

Je pense, avec les nuances apportées plus haut, que le verdict était erroné et que les historiens ont bien fait leur travail. Mais je pense aussi qu’il reste énormément de travail à faire pour faire connaître les faits, surtout aux États-Unis où ils se sont déroulés et où le lien entre ces événements et le 1er Mai restent extraordinairement peu connus.

Il y a là un important travail pédagogique à faire. Et puisque ignorer le passé c’est souvent se condamner à en reproduire les pires héritages, cet travail pédagogique devrait être l’occasion d’un rappel en forme de mis en garde contre la facilité avec laquelle les pouvoirs instrumentalisent ces situations, invoquent le terrorisme ou la menace de terrorisme pour justifier leurs actes, devant une population qu’on maintient dans la peur.

Je pense enfin et surtout que ce devoir de mémoire devrait être l’occasion de rappeler l’idéal pour lequel ces gens ont combattu. Voltairine de Cleyre l’a si bien dit que je me contenterai de la citer :

C’est pour avoir dit aux gens que la seule façon de sortir de leur misère était d’abord d’apprendre quels sont leurs droits sur cette terre [que ces cinq hommes ont été tués]. Ce qu’ils représentaient était un idéal très élevé et noble de la race humaine, et que ce pourquoi ils avaient été pendus était de l’avoir prêché aux gens du commun – les gens du commun qui étaient aussi prêts à les pendre, dans leur ignorance, que la cour et les procureurs l’étaient dans leur malice ! [...] c’étaient là des hommes qui avaient une vision plus éclairée des droits humains que la plupart de leurs semblables et qui, mus par de profondes sympathies sociales, souhaitaient partager leur vision avec leurs pairs en la proclamant sur la place publique [6].

C’est ce militantisme et ces idéaux que je tiens pour la grande et la plus inspirante leçon du Haymarket Square.

Normand Baillargeon

  • Normand Baillargeon est essayiste et militant anarchiste québécois.

[2Je prends ici ma présentation des évènements dans L’ordre moins le pouvoir, Agone et Lux, nombreuses rééditions. Je recommande aussi chaudement, pour son extraordinaire iconographie et collection de textes, Franklin Rosemont et David Roediger, Haymarket Scrapbook, Charles H. Kerr Publishing Co et AK Press, Oakland et Chicago, 2012

[3Timothy Messer-Kruse, The Haymarket Conspiracy : Transatlantic Anarchist Network, University of Illinois Press, Champaign, 2012

[4Henry David, The History of the Haymarket Affair, Russel and Russel, New York, 1936, p. 541

[5Il est intéressant de lire à ce propos l’article de Eve Darian-Smith racontant sa stupeur à la découverte de l’étendue de l’ignorance de ses étudiantes et étudiants universitaires des faits entourant le 1er mai et l’histoire du Haymarket. Voir : « Precedents of Injustice : Thinking about History in Law », Politics and Society, vol 41, 2008, pp. 61-81

[6Voltairine de Cleyre, « Le 11 novembre 1887 », dans D’espoir et de raison, Lux, Montréal, 2008.

 
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