Entretien

Dossier prostitution : Lilian Mathieu (sociologue) : « L’abolitionnisme contemporain commet une double erreur »

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Lilian Mathieu est sociologue au CNRS et a étudié la prostitution pendant dix ans. Bien que nous ne partagions pas toutes ses opinions, nous avons souhaité lui donner la parole pour qu’il nous donne son point de vue sur l’abolitionnisme.

Quelle sont, selon vous, les principaux problèmes que posent les positions réglementaristes et abolitionnistes ?

[...] Le réglementarisme, tel qu’il s’est mis en place au XIXe siècle, a pour conséquence d’enfermer les prostitué-e-s dans un statut disqualifié, qu’il est d’autant plus difficile de dénier que c’est une institution étatique qui l’a attribué. L’abolitionnisme a l’avantage de laisser la prostitution dans un certain flou : les personnes en situation de détresse qui n’ont d’autres recours que cette activité peuvent l’exercer sans être officiellement stigmatisées comme telles, tout en pouvant bénéficier d’une assistance si elles estiment en avoir besoin. Le revers est que si cette attitude est moins répressive que le réglementarisme, elle n’en porte pas moins un regard misérabiliste et dévalorisant sur les prostitué-e-s, considéré-e-s comme des inadapté-e-s incapables de mener leur vie de manière autonome.

Dans votre ouvrage, vous reprochez aux abolitionnistes d’essentialiser la prostitution. Qu’entendez-vous par là ?

Les abolitionnistes contemporains se dotent d’une conception a priori de la prostitution, comme intrinsèquement négative, comme une déchéance sociale ou un asservissement au patriarcat. Le problème d’une telle attitude, c’est qu’elle met à l’abri de toute réfutation qu’une confrontation avec la réalité pourrait éventuellement infliger. Et, précisément, la réalité de la prostitution est autrement plus complexe : toutes les personnes qui exercent cette activité ne sont pas nécessairement de pauvres filles dupées par des promesses fallacieuses de vils proxénètes, des inadaptées sociales victimes d’agressions sexuelles dans leur enfance, ou encore asservies à la volonté des clients, etc. La représentation que les abolitionnistes dressent des personnes prostituées est fausse parce que sans nuance ni contraste, elle ne veut voir en elles que des victimes, ce qui leur permet de parler à leur place et de décider de ce qui est bon pour elles. Or toutes les personnes qui se prostituent ne sont pas des victimes (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas), ne sont pas des inadaptées ou des esclaves.

Cette attitude est également dangereuse car les abolitionnistes ne se contentent pas de dresser un portrait erroné du monde de la prostitution. Ils et elles s’appuient sur celui-ci pour préconiser des politiques de fait inadaptées à la réalité. [...]

Votre ouvrage rappelle que l’un des acquis du mouvement féministe et homo, c’était la libre disposition du corps. Néanmoins, la révolution sexuelle vue par les théoriciens libertaires (de E. Armand à Daniel Guérin), ce n’était pas une liberté sexuelle absolue, mais une sexualité égalitaire dans laquelle les deux partenaires aient du plaisir. La sexualité prostitutionnelle peut-elle correspondre à cette conception ?

On retrouve le problème que je viens d’évoquer : celui qui consiste à définir une fois pour toutes la nature d’une relation. Entendue de manière générale et abstraite, la prostitution suppose une inégalité puisque l’un des partenaires de l’échange a de l’argent et peut obtenir en payant une satisfaction sexuelle, tandis que l’autre a un besoin d’argent qu’il (le plus souvent elle) pourra remplir en assurant une prestation sexuelle dépourvue de plaisir et d’affectivité.

Sauf que la réalité est plus complexe. Les prostitué-e-s ne sont pas toujours dépourvu-e-s de marges de choix ou de négociation, elles et ils refusent certains clients, certaines pratiques, peuvent imposer les termes de la transaction et la nature de la prestation. Évidemment, plus les prostitué-e-s sont précaires, stigmatisé-e-s et criminalisé-e-s, plus cette marge de manœuvre est réduite.

Les relations avec les clients ne sont pas que de l’ordre de la domination ni même du service : lorsque le client est un « habitué » une certaine affectivité peut apparaître et certaines et certains prostitués ne se privent pas de « voler » du plaisir au client. La question qui se pose alors est celle des conditions (condition économique, clairvoyance psychique, sécurité matérielle, degré de répression et de stigmatisation…) qui permettent aux prostitué-e-s de contrer l’inégalité structurelle du rapport qui les relie aux clients, de rendre ce rapport moins défavorable.

Quant à la question de la sexualité égalitaire et visant prioritairement au plaisir, elle ne se pose pas que pour la prostitution mais dans toutes les relations de couple. Bon nombre des critiques adressées sur ce plan à la prostitution trouvent parfaitement à s’appliquer au mariage ou au concubinage.

Refuser l’extension des relations marchandes à toutes les sphères de l’existence, ou la catégorisation en « travail » de toutes les relations humaines ne conduit-il pas nécessairement à l’abolitionnisme ?

Un monde sans prostitution peut constituer un horizon politique, et l’abolition de la prostitution peut être posée comme un objectif au même titre que l’abolition du salariat figurait parmi les objectifs du syndicalisme révolutionnaire de la fin du XIXe siècle. Mais on sait que ce même syndicalisme, en attendant la concrétisation de ce projet, s’était donné pour tâche de répondre aux besoins immédiats des travailleurs, et qu’il n’envisageait pas qu’une transformation sociale puisse se faire sans les travailleurs eux-mêmes.

L’abolitionnisme contemporain commet sur ce plan une double erreur. Il envisage une abolition de la prostitution comme à marche forcée, par des moyens prioritairement répressifs (la criminalisation des clients) et sans répondre aux besoins immédiats des prostitué-e-s. C’est bien beau de vouloir que les prostitué-e-s quittent le trottoir, mais rien ne leur est proposé à la place (et vu l’état du marché des emplois féminins peu qualifiés, il y a effectivement peu d’alternatives à leur proposer) et leurs besoins immédiats sont ignorés (notamment pour ce qui est du droit au séjour des étranger-e-s).

Ensuite l’abolitionnisme veut émanciper les prostitué-e-s comme malgré elles, tout en refusant de les laisser exprimer leurs propres revendications et désirs : dès que des prostitué-e-s se mobilisent et s’organisent elles sont immédiatement disqualifié-e-s comme manipulé-e-s par des proxénètes.

L’abolitionnisme est un des rares mouvement qui n’accorde aucun droit d’expression à celles et ceux qu’il prétend défendre, où les dominés ne se voient accorder aucun rôle dans le processus de leur propre émancipation. On ne peut pas imaginer un mouvement féministe composé uniquement d’hommes ou un mouvement anti-ségrégation composé seulement de Blancs, au motif que les femmes ou les Noirs sont trop soumis à leur propre domination pour pouvoir participer à leur propre émancipation. C’est pourtant ce que fait l’abolitionnisme actuel.

Propos recueillis par Irène (AL Paris nord-est)

  • Lilian Mathieu est chercheur au CNRS. Il a publié sur la question Prostitution et Sida (L’Harmattan, 2000), Mobilisations de prostituées (Belin, 2001) et La Condition prostituée (Textuel, 2007).

Les autres articles du dossier :

- Edito : la prostitution, à la croisée des oppressions
- La prostitution en France : Un paysage dominé par la traite
- Les « clients » : Ce très ordinaire désir de domination
- Trois grandes tendances : prohibitionnisme, abolitionnisme, réglementarisme
- Contre l’offensive réglementariste : Perspectives libertaires sur la prostitution
- Conséquences concrètes : Les effets pervers du réglementarisme
- Un livre de Lilian Mathieu : La Condition prostituée
- Pour l’abolition : Arrêter le mensonge
- Claudine Legardinier : « Tout statut profite aux proxénètes »
- Alternative libertaire : Pour l’émancipation sociale

 
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