Inde : Dans le corridor rouge

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Autoproclamée « plus grande démocratie du monde », l’Inde s’est installé dans les contradictions d’une politique insolemment inégalitaire et libérale : la guérilla naxalite et le gouvernement s’affrontent depuis cinquante ans sur un immense territoire, faisant des centaines de victimes tous les ans.

Au commencement, il y a un pays fourmillant d’intelligence, riche de ressources et de possibilités, qui a bravé l’Empire britannique, et dont les millions de pauvres attendent tout. Mais au lendemain de l’indépendance, au projet collectiviste et essentiellement rural de Gandhi, Nehru préfèrera engager le vaste chantier de modernisation de l’Inde – « Abolir la grande propriété terrienne et investir dans l’irrigation ». Si la révolution verte apporta une relative prospérité à certaines campagnes, elle ne put s’établir qu’au moyen d’une industrialisation aussi radicale que brutale et en créant une infrastructure d’une telle ampleur qu’elle arracha à leurs villages plus de 40 millions de personnes. L’économie planifiée de type socialiste, céda progressivement la place (1980) à l’économie de marché, qui, en 1991 devait s’ouvrir au libéralisme le plus cynique.

Mais avant, il y eut Naxalbari.

En 1967, au Bengale occidental, dans le village de Naxalbari, au pied des monts de Darjeeling, une violente insurrection soulève 20 000 paysans contre leurs propriétaires terriens et donne l’occasion à une scission maoïste du PC indien de se former, sous la conduite de Charu Majumdar et Kanu Sanyal. Idéologues emblématiques des futurs Naxalites, ils posent les bases d’un maoïsme indien qui veut renverser le régime et le remplacer par un gouvernement révolutionnaire. Ce 25 mai 1967, ce qui commence comme une jacquerie se rend maître de quelques 2000 villages pendant trois mois. Brutalement reprise par l’armée, cette région du Bengale ne sera plus jamais complètement tranquille.

Après la création du CPI-ML en 1969 (Communist Party of India- Marxist-Leninist, maoïste) et pendant les trente ans qui suivent, la guérilla ne réitèrera pas un deuxième Naxalbari mais s’étendra, d’attaques de casernes en embuscades, à 17 des 28 États indiens. Fidèle à la stratégie d’encerclement mise au point par Mao, le mouvement s’accroche profondément en milieu rural et forêts, et commence à infiltrer les villes.

Six pouces de terre

On estime à quelques 40 000 les combattants présents dans le « corridor rouge » (voir carte), véritable « infection » selon les termes du gouvernement indien, qui considère le naxalisme comme le « plus grand défi à la sécurité auquel le pays ait eu à faire face ». Courant le long des régions les plus pauvres du pays et dans les zones tribales, le corridor connaît un regain de violence et d’activité révolutionnaire depuis 2004. Et comment s’en étonner ? Non seulement la pauvreté et l’inégalité en Inde sont infectes, mais sa politique depuis le virage ultralibéral de 1991 cache à peine ses intentions de remettre le pays entre des mains privées. Depuis l’établissement de Zones économiques spéciales [1] (SEZ) dont on exproprie les habitants qui vont grossir les rangs des misérables des villes, jusqu’aux non-réformes agraires qui consistent là encore à confier le sort de millions de paysans à Monsanto et aux prescriptions de la Banque mondiale, ce sont 50 000 suicides annuels de fermiers, 280 millions de paysans sans terre et les populations les plus vulnérables, femmes, Dalit [2], Adivasis [3] qui assistent au démantèlement de tout le système social. Du concept politique et social d’autosuffisance, à la destruction des régimes généraux et agricoles, ils sont sans défense face à la loi du marché.

Le poids de l’exploitation est proprement inimaginable dans ce pays qui se veut la puissance mondiale montante. Des Adivasis, au Bihar et au Jharkhand (nord de l’Inde) se sont entendus dire qu’ils ne possédaient en propre que six pouces de terre et que tout ce qu’il y avait en dessous appartenait aux Tata, Salim, POSCO…de quoi relativiser le « miracle » indien que la presse occidentale autant qu’indienne a érigé en mythe.

Situation de la guérilla

De la prise du fort de Rani Bodli en 2007, jusqu’à l’embuscade du 30 juin dernier au Chhattisgarh (26 victimes policières), la guerre Naxalite fait des centaines de victimes par an. On fait sauter des pylônes électriques, des voies d’approvisionnement ; des postes militaires sont assiégés, des politiciens abattus en pleine rue.

Jusqu’en 2005, l’armée contenait les maquis autant par des actions classiques que par la terreur, viols systématiques, torture des prisonniers (c’est ainsi que C. Majumdar devait perdre la vie), harcèlement des populations rurales, assassinat pur et simple de militants d’ONG, destruction de bidonvilles…

Cette même année, l’État crée le Salwa Judum, les « chasseurs de paix », dans les zones tribales où les maoïstes ont leurs bases. Ces régions abandonnées par le pouvoir sont parmi les plus économiquement arriérées de l’Inde. Mais elles regorgent aussi de richesses minières et sont un Eldorado fiscal, et depuis une vingtaine d’année sont intensément spoliées par les projets de SEZ. Les cartes montrent bien que zones tribales et naxalites se confondent, comme la misère et la révolte.

L’État a donc l’idée d’armer les Adivasis pour former une milice contre-insurrectionnelle. Contre quelques promesses de développer les villages, ou de leur trouver du travail dans ces usines qui ont remplacé champs et villages expropriés, ce sont des pauvres pour contenir d’autres pauvres. « Nous avons deux ans pour gagner le cœur et l’esprit des populations » ose le gouvernement. Après quelques premiers succès militaires, le Salwa Judum essuie des représailles d’une violence inouïe. Pour la seule année 2007, les attaques maoïstes font 750 victimes. Et de fait, malgré l’opération « Green Hunt » (la Chasse verte) de 2009, la guérilla ne fait que se renforcer.

Assiégeant ou assiégé ?

Les combattants dans les jungles et campagnes se renforcent de près de 40 000 cadres, surtout dans les villes où s’opère la mutation du mouvement maoïste. Sa doctrine précise : « mobiliser des millions d’opprimés urbains et lutter contre le féodalisme […] le mouvement urbain est une des meilleures sources pour trouver des chefs et ouvre de nombreuses possibilités à la guerre populaire ». C’est ainsi qu’il tâche d’être présent sur tous les fronts, de la question tragique de la dot des filles, jusqu’à la lutte contre l’OMC et le travail social en bidonville.

Seulement le prix à payer est aussi à la charge de la population indienne. À la constante pression policière et militaire, il faut ajouter l’impôt révolutionnaire – la guérilla se nourrit sur le pays, et les villages pris entre Salwa Judum et naxalites paient deux fois le prix fort. Les industries installées dans les SEZ passent d’étranges compromis : en échange de 12 % de leurs revenus, elles ne les inquiètent plus.

Le mouvement naxalite n’est plus clandestin, et parfois même, il dirige officiellement des districts ou des villages. Ultra-violent et autoritaire, il est strictement proportionnel à ce que vit l’Inde au quotidien, et s’il grandit de jour en jour, c’est aussi le signe de l’entêtement criminel du capitalisme indien qui continue, 60 ans après Gandhi à ignorer sa propre misère.

Cuervo AL 95

[1Zones riches en ressources agricoles, commerciales, minières, dont l’exploitation est confiée à des multinationales pour lancer des mégaprojets industriels.

[2Dans le système de castes, les Dalit sont les Intouchables. Ils sont 17% de la population.

[3Minorité indigène de l’Inde.

 
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