Travailleurs sans papiers de Man BTP : Une victoire chèrement acquise

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Tout le monde le disait, il ne pouvait y avoir de régularisation dans l’intérim. Et pourtant… Il a fallu plus de neuf mois de grève aux travailleurs sans papiers de Man BTP mais ils l’ont fait, et de belle manière ! À l’ensemble du monde du travail d’en tirer les leçons.

Bien peu, même chez les travailleurs sans papiers de Man BTP, osaient espérer la régularisation. Tout le monde le disait, surtout le gouvernement : régulariser dans l’intérim, ce serait la porte ouverte à la régularisation pour les milliers de sans-papiers obligés de vendre leur force de travail dans ces marchés aux esclaves modernes.

Chronologie d’une lutte

Du 3 juillet 2008, date de l’occupation de l’agence d’intérim Man BTP (Paris Xe) par les grévistes et leur syndicat, Solidaires Paris, au 11 avril, dernière assemblée générale (AG) des 88 grévistes de Man BTP, tout est fait pour gagner.

D’abord, l’occupation de l’agence pendant plus d’un mois pour arracher à sa direction un protocole d’accord prévoyant l’embauche des 88 grévistes. Devant le refus de la Préfecture de prendre ces dossiers, ce sont les patrons du bâtiment, principaux utilisateurs des travailleurs intérimaires, qui sont pris à partie d’août à octobre, en gâchant les grandes messes de remises des comptes trimestriels de Vinci, Bouygues ou Eiffage ou en envahissant leurs chantiers [1].

Ces actions permettent la promesse de régularisation de 34 d’entre eux. Ce n’est pas suffisant. Les 88 et leurs soutiens décident donc de se tourner de nouveau vers le gouvernement et les patrons de l’intérim. En novembre, le patron du Prisme (syndicat patronal de l’Intérim) ne veut pas recevoir les grévistes qui manifestent lors d’une de ses conférences de presse, mais il revient sur sa décision quand c’est le siège de sa propre agence d’intérim qui est la cible des grévistes ! Ça commence à sérieusement s’agiter en coulisse !

Exemplaire car victorieuse

Le 2 décembre, le Prisme communique à Solidaires Paris un accord tripartite État-Prisme-CGT sur la régularisation des sans-papiers intérimaires, celui-ci sert de base pour l’accord de fin de grève et les promesses d’embauche.

Décembre, c’est aussi le moment où les 88 saisissent les « politiques » : le conseil de Paris vote un vœu de soutien, des lettres du maire du Xe et de deux sénateurs verts sont envoyées au ministre de l’immigration, et une question d’actualité lui est posée au Sénat.

Du 23 décembre au 11 avril, le traitement des dossiers de régularisation des grévistes de Man BTP se fait sous la vigilance des 88 qui continuent leur piquet de grève quotidien aux abords de l’agence de Man BTP. Cette pression a permis de faire régulariser des travailleurs qui n’entraient pas dans les critères.

Au final, ce sont 74 travailleurs qui ont été régularisés (46 en intérim, 23 en CDI, 5 sur critères personnels), les 14 restants ayant soit moins de 3 ans de présence en France, soit moins de 910 heures de travail à Man BTP. Mais la lutte des Man BTP ne s’arrêtera qu’avec la régularisation de tous.

Exemplaire par sa forme

Cette lutte n’est pas seulement exemplaire car victorieuse et porteuse de nouveaux droits (même limités), elle l’est aussi par sa forme. Dès les premières rencontres avec Solidaires Paris, en juin, les travailleurs sans papiers de Man BTP ont élu des délégués, un trésorier, ils ont organisé leur quotidien… Des AG, au minimum deux par semaines, se sont tenues sans les organisations de soutien, et toutes les réunions du comité de soutien, toutes les rencontres avec les patrons, les élu-e-s ou la préfecture ont eu lieu avec des représentants des grévistes.

Ils ont aidé à rédiger ou validé chaque tract ou communiqué, et ce sont eux qui ont réussi à tisser des liens avec les grévistes des boîtes d’Intérim qui ont suivi, malgré la réticence de certains cadres CGT. Dès le 5 juillet, un comité de soutien local s’est créé, composé d’associations, de syndicats, de partis et d’individus. Il a permis d’enraciner et de populariser cette lutte dans le quartier et au-delà grâce notamment à un journal [2] et à soutenir quotidiennement les travailleurs en lutte.

un militant de Solidaires-Paris

[1Voir AL n°177

[2Sans papiers mais pleins d’espoirs. Voir le site http://www.espoirs.info/

 
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